Yahia Belaskri. Ecrivain : A l’époque déjà. Certains Français dénonçaient le sort fait aux Algériens

Elwatan; le Vendredi 30 Octobre 2015
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- Dans votre roman Les fils du jour, vous racontez l’histoire complexe et compliquée d’une Algérie tourmentée. Le récit porte en lui la souffrance et le déchirement de tout un peuple, un sentiment toujours d’actualité...

Mon roman tient place au XIXe siècle, entre 1847 et 1894. C’est la colonisation française de l’Algérie, ce sont les années les plus dures : l’Emir Abdelkader ayant déposé les armes après 15 ans de guerre acharnée, l’armée d’Afrique va pénétrer l’ensemble du territoire. C’est dans ce contexte que se situe l’action du roman.

C’est une période terrible, de sang et de larmes. J’ai essayé d’interroger cette période, non pour trouver des réponses –il n’y en a pas certainement- mais essayer de comprendre comment, placés dans ces conditions, des hommes –femmes et hommes- peuvent s’inventer. Une Algérie tourmentée, oui parce que justement la colonisation a déchiré le tissu social existant, alors même que l’on peut considérer que ce tissu était mâtiné de croyances rétrogrades. Là n’est pas le sujet. La question est comment être un homme, c’est-à-dire être au monde, réfléchir le monde, alors que l’on est écrasé. Ceci dit, le roman n’est pas que cela, c’est une histoire d’amour et une relation à l’autre.

- Votre personnage El Hadj symbolise ce tiraillement, à travers son histoire d’amour, et son parcours en tant que digne fils de son père. Comment définirez-vous le message qu’il porte  ?

El Hadj est un jeune homme respectueux de son père, de la tradition mais c’est également un homme qui souhaite s’émanciper. Il veut que la tribu sorte de son attentisme et de son repli. Jaloux de sa dignité, il s’engage résolument dans le combat contre l’armée d’Afrique quand son père, Cheikh Moussa, souhaite préserver la tribu en composant. Ce personnage ne porte pas de message, il souhaite vivre dans la dignité ; il en est empêché par la colonisation. De l’autre côté, il y a l’envie de vivre, d’aimer. Il embrasse le combat, inégal et perdu au bout du compte et décide de s’exiler.

- Vous décrivez, avec beaucoup de précision, le regard des colonisateurs sur les tribus de l’époque. Du mépris à tout-va, mais un autre regard avec Rimbaud, le jeune militaire français ?

Je travaille depuis plusieurs années sur les archives de l’armée française au château de Vincennes et aux archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence et j’ai découvert ainsi que nombre de Français, à l’époque, dénonçaient le sort fait aux Algériens. A la Chambre des Pairs, des critiques virulentes ont été portées contre Saint-Arnaud, Cavaignac et Pellissier.  Napoléon Joseph Ney, prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney s’est écrié : «Un fait inouï, sans exemple, et heureusement sans précédent dans notre histoire militaire. Un colonel français se serait rendu coupable d’un acte de cruauté inexplicable, inqualifiable, à l’égard de malheureux Arabes prisonniers. Je viens demander au gouvernement de s’expliquer sur ce fait.

Je le réclame et comme officier de l’armée et comme Pair de France (…) un acte déplorable, d’un meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense.» Le comte Montalembert, quant à lui, répondant au Maréchal Soult, proteste : «Le mot de désapprouver, dont vient de se servir le maréchal, est trop faible pour un attentat pareil. Il faut le répudier avec horreur, pour l’honneur de la France». La réprobation gagna également une partie de la population.

C’est ainsi qu’en juillet de la même année, les élèves de terminale du lycée Louis Le Grand à Paris élèvent une protestation à l’Assemblée nationale, condamnant les crimes de Pellissier. Ce sont de tels actes et propos qui m’ont poussé à introduire un personnage, non pas pacifiste, car il ne l’est pas, mais plutôt compatissant. Pour la petite histoire, mon personnage s’appelle Frédéric Rimbaud, car je me suis inspiré du père du poète qui était réellement en poste à cette période à Sebdou.

- La poésie se mêle au récit pour porter une certaine spiritualité. La religion est-t-elle un thème qui vous intéresse dans votre écriture ?

La poésie est là pour faire barrage à l’horreur de la guerre coloniale. J’ai à dessein utilisé des poèmes de bardes algériens du XVIIIe siècle pour dire que les Algériens créaient aussi, mal ou bien là n’est pas le problème, ils étaient capables de création. Sur l’intérêt de la religion, je dirai qu’elle m’a intéressé pour évoquer la période, rien de plus. Elle n’est pas un sujet dans mon écriture. Elle pourrait, car la littérature est le lieu du questionnement. D’autres écrivains algériens se penchent sur la question et c’est très bien.

- Vous êtes finaliste du prix des 5 continents de la Francophonie, qui sera décerné en novembre à Bamako. Une distinction de plus à votre palmarès...

Un prix littéraire c’est l’expression d’une reconnaissance, des Pairs, des lecteurs, etc. Lorsque j’ai reçu le prix du roman Ouest France Etonnants Voyageurs en 2011 pour mon roman Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, c’était une vraie joie pour moi. De même lorsque j’ai reçu le prix Beur FM Méditerranée ou le prix des Journées du livre européen et méditerranéen pour Les Fils du Jour. Pour le prix des 5 continents de la Francophonie, je n’en parlerai pas, d’autant que nombre d’écrivains finalistes comme moi sont des amis (es). On verra le 22 novembre à Bamako !

 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Faten Hayed

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