27 DÉCEMBRE 1978 - 27 DÉCEMBRE 2012: Houari Boumediène ou l’œuvre inachevée

Lesoir; le Jeudi 27 Decembre 2012
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Par Badr’Eddine Mili
Personne ne connaissait ni n’attendait, en Algérie ou ailleurs,
en 1954 et jusqu’en 1960, ce rouquin au faciès de Kazakh, taillé à la
serpe, affichant une timidité maladive qui cachait, à la perfection, le
feu ardent qui consumait, intérieurement, un corps chétif et maladroit.
Aucun des chefs de la Révolution armée, même les plus chevronnés dans
l’anticipation et l’évaluation des hommes n’avait vu venir ce jeune
étudiant d’El- Azhar, ancien pensionnaire du Maahad de Constantine et de
la Zitouna de Tunis, fils de paysans pauvres de la région de Guelma, aux
doigts effilés et au maintien rigide et policé, recruté par la
Délégation extérieure du FLN au Caire, dans des conditions qui n’ont
laissé, dans les archives, aucune trace marquante. A part l’épisode du
bateau baptisé du nom de la reine de Jordanie, chargé d’armes destinées
aux combattants de l’intérieur, épisode auquel il fut associé et, à
l’épilogue, du reste, malheureux, rien, dans son cursus partagé avec
nombre de transfuges de l’école traditionnelle de l’Est, ne signalait
une aspérité qui l’annoncerait pour une ascension extraordinaire vers le
firmament de l’Algérie. Il n’avait milité dans aucun parti politique du
Mouvement national ni étudié ou pratiqué, de près ou de loin, l’art
militaire, ni dans une académie, ni sur un champ de bataille. A quoi,
donc, avait-il dû ce discret passage à travers les mailles vigilantes du
système de sélection mis en place par Abdelhafid Boussouf, Lakhdar
Bentobal et Krim Belkacem, le redoutable triumvirat qui contrôlait, sans
partage, l’appareil militaire et l’arme du renseignement ? Comment ces
derniers, sans lesquels rien ne se faisait et contre lesquels personne
n’osait entreprendre quoi que ce soit, n’avaient rien détecté qui ait pu
éveiller leur attention et, surtout, leur faire éviter que cet homme,
sans charisme particulier, qui a érigé le secret au rang de culte, leur
brûle la politesse, les coiffe sur le poteau et les conduise vers le
chemin du renoncement ainsi qu’il le fit avec l’habileté d’un joueur
d’échecs dont firent, aussi, les frais de vieux routiers de la politique
comme Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed et Ferhat Abbas, sans parler des
puissants chefs de Wilaya, obligés, après 1962 et 1965 de s’effacer ou
de rentrer dans le rang ?La seule explication plausible sur laquelle
s’accordèrent les observateurs instruits des processus qui fabriquent
les dirigeants algériens est que Houari Boumediène dont rares étaient
ceux qui connaissaient à ce moment-là sa véritable identité – Mohamed
Boukharouba — et sa famille, originaire de la tribu des Beni Foughal,
près de Jijel, bénéficiait d’un atout maître. Il était un homme neuf,
universitaire arabophone, indemne de toute ancienne compromission
politique, situé, largement, au-dessus des coteries et des querelles du
CNRA et du GPRA auxquels il réussit à opposer, au terme d’un long et
patient travail de formation et d’organisation, une armée de
«militants», multirégionale, très disciplinée et fortement équipée, le
socle sur lequel il bâtit le plus clair de sa stratégie de conquête du
pouvoir, prenant de vitesse les baroudeurs des wilayas historiques,
considérés comme «un danger pour l’unité et l’intégrité du peuple et du
pays». Au-delà du caractère fracassant et fratricide que cette prise de
pouvoir, par la force, revêtît en juillet 1962, après son entrée
triomphale à Alger, à la suite d’une bataille sanglante contre les
éléments de la Wilaya IV et de la Wilaya II, et bien que cette arrivée
surprenante sur le devant de la scène post-indépendance constitua un cas
d’école, par les innombrables énigmes dont elle s’entoura, il est une
vérité qui s’imposa, vite, aux protagonistes des évènements d’alors :
Houari Boumediène n’avait pas accédé au sommet par hasard. Il y avait
été poussé par une logique qu’il mettra, constamment, en avant, à tous
les moments déterminants de la vie de la nation, celle du redressement.
Se considérant comme violenté dans son sentiment anticolonialiste par la
teneur des accords d’Evian auxquels il s’opposa au congrès de Tripoli,
il outrepassa les frontières de la légitimité et de la légalité des
institutions de la Révolution dans le but, selon sa conviction, de
remettre celle-ci sur les rails qu’elle n’aurait, jamais, dû quitter, à
savoir ceux de l’intransigeance sur les revendications légitimes du
peuple. Houari Boumediène était, aux yeux de son entourage, un
incorruptible. Il y avait, en lui, du Bismarck, la poigne de fer, le
patriotisme à fleur de peau, l’argument incisif. Il possédait ses
classiques politiques où il apprit comment Pierre le Grand et, plus
tard, Catherine II, la despote éclairée conduisirent la Russie vers un
Etat moderne, au prix d’impitoyables oppressions. Il entrait à Alger, à
l’ombre de Ben Bella, prenant garde de ne pas se montrer sous les feux
de la rampe, mais détenant les leviers essentiels, le ministère de la
Défense et le poste de premier vice-président du Conseil des ministres,
un observatoire privilégié de la scène, à partir duquel il pouvait, le
moment venu, mettre à exécution le projet qui l’habitait depuis toujours
: construire, dans la filiation de celui de l’Emir Abdelkader, matrice
régénérée après 132 ans d’éclipse, un «Etat qui survive aux évènements
et aux hommes», une œuvre et un rôle auxquels il pensait avoir été
prédestiné par une alchimie de circonstances dont il avait su, quand
l’heure du destin sonna, saisir, avec une rare intelligence de la chose
politique, le sens et le caractère historiques. Entouré de compagnons
qui n’avaient frayé avec aucun des hauts niveaux de la direction de la
Révolution armée et qu’il avait réussi à placer, facilement, en raison
de leur profil ordinaire, aux postes-clefs, jusqu’à atterrir à l’Etat –
major général de l’ALN et à sa périphérie, il forma dans un esprit de
corps inoxydable, avec, entre autres, les hommes du groupe dit d’Oujda
qui lui facilitèrent l’adhésion de Ben Bella à ses plans, le futur noyau
du «pouvoir révolutionnaire», prêt à l’usage, après l’intermède
benbelliste de 1962-1965. Le 19 Juin, intervenu, encore une fois, pour
«remettre», dans le bon sens, le cours de la Révolution «perverti» par
les «pieds rouges», avec la promesse de publier un Livre Blanc, personne
ne crut, évidemment, à la façade collégiale du nouveau pouvoir figuré
par le Conseil de la Révolution, organe exécutif et législatif, la
véritable âme idéologique, politique et militaire, demeurant ce chef
incontesté et incontestable qui battit le rappel de tous ceux qui
pouvaient l’aider dans sa tâche, y compris les officiers déserteurs de
l’armée française (les DAF), anciens de Coëtquidam et de Saint- Maixent,
auxquels il confia d’importantes missions d’encadrement et de
commandement, au détriment de ceux de l’ALN des origines, imitant, en
cela, le maréchal Tito qui, en 1949, après la proclamation de la RFSY,
donna aux «Partisans » à choisir entre regagner la maison avec une
retraite honorable ou repartir à zéro et aller étudier dans les
académies militaires pour accéder à la direction de l’Etat. La
compétence, voilà le maitre-mot qu’il ajouta à l’intégrité et à
l’engagement, le tryptique de son slogan fétiche. Non ! voulait-il
asséner à ses contradicteurs, pour se laver de ce péché originel que
représentait, aux yeux de beaucoup, le double coup d’Etat de 1962 et de
1965, «je ne suis pas un vulgaire putschiste, ni un condottiere !».
Ayant pour lui de n’avoir été ni coopté ni parrainé par personne, même
pas, laissait-il entendre, par Boussouf, une qualité qui en fit le seul
leader dans l’histoire du pouvoir algérien, à n’avoir dû quoi que ce
soit à qui que ce soit et à disposer d’une grande marge de manœuvre, il
eut fallu, forcément, qu’il ait quelque chose de plus, pour expliquer le
fait que cet homme se soit, au bout de quelques années seulement,
transformé en véritable artisan de l’édification de l’Etat national
moderne. Très méthodique, usant d’une symbolique et d’une langue
accessibles au commun des Algériens, bon connaisseur des fibres
populaires sur lesquelles il savait jouer, avec une grande dextérité et
une science avérée du dosage, il entra rapidement en osmose avec
l’Algérie profonde, à laquelle il finit par s’identifier au point qu’il
se confondit avec son essence même, parce que le message qu’il lui
avait, dès le départ, fait parvenir, avait été reçu comme s’il
s’agissait du sien propre. Les Algériens, très jaloux de leur jeune
souveraineté nationale et profondément travaillés par un très fort
sentiment de justice et de progrès avaient trouvé dans le programme et
dans l’action de cet homme, ce vers quoi ils avaient toujours tendu, et
dans lequel ils se reconnaissaient entièrement. Houari Boumediène leur
disait : parachevons l’indépendance de notre pays, corrigeons et
effaçons les effets pervers des accords d’Evian en récupérant, plus
rapidement, Mers-El-Kebir et Reggane ; traçons et sécurisons nos
frontières, chèrement acquises ; rendons aux paysans pauvres et aux
khammès, les terres qui leur furent volées par les colons ;
nationalisons nos mines ; réhabilitons notre langue ; édifions un Etat
capable de réaliser l’indépendance économique, par l’industrialisation
et la réalisation de grands travaux, barrage vert, transsaharienne,
ports, aéroports, routes ; sortons nos populations de l’isolement et
développons leurs territoires, au moyen de plans régionaux justes et
équitables ; gommons les disparités entre le Nord et le Sud… Tout le
monde en oublia, du coup, le premier président de la RADP, Ahmed Ben
Bella, «le frère militant» qui déçut, malgré, son volontarisme, parfois
sincère, avec les erreurs qu’il accumula, au cours de son bref exercice,
et qui transformèrent la noblesse du projet «égalitariste» du socialisme
autogestionnaire en autant d’illusions, d’errements et d’aventures qui
échouèrent dans le cul-de-sac du culte de la personnalité. Houari
Boumediène avait beau jeu — et ce fut son premier succès politique — de
disqualifier ce projet en le déclarant produit idéologique d’importation
— c-à-d marxiste — une tare dont la dénonciation, pour inadéquation avec
les valeurs fondamentales de la personnalité algérienne lui valut, chez
ses laudateurs, les lauriers du nationaliste pur et dur qui sauva le
pays des griffes d’un système «athée». Il le fit, non pas, en adepte de
l’islamisme, du nassérisme ou du baâthisme dont il se gaussait et avec
les égéries desquels il avait pris de prudentes distances, son passage à
la Zitouna et à El-Azhar n’ayant pas formaté sa pensée et il le prouva
par la suite, en soutenant, en réformiste ulémiste des origines qu’il
était resté, une vision progressiste de l’Islam, en déclarant à Lahore
que les musulmans ne sauraient entrer au paradis le ventre vide et à
Alger que le peuple algérien n’était pas de ceux qui baisent les mains,
fussent-elles celles du Commandeur des croyants. Il eut cette attitude
négatrice vis-à-vis du communisme parce qu’il était convaincu – avec
d’autres – que la Révolution algérienne avait sa spécificité et qu’elle
ne pouvait exposer son âme à la perte, en reproduisant les schémas de
l’Union soviétique, de la RFSY ou de Cuba avec les dirigeants desquels
il traitait, en chef d’Etat indépendant, même s’il se retrouvait sur la
même ligne de combat, dans l’arène internationale face à l’Occident. Un
credo qui ne l’empêcha pas, en effet, de prendre position en faveur de
la voie de développement non capitaliste, plus proche de l’orientation
des pays de l’Est que de celle du monde dit libre, une option qui
résultait, objectivement, soit dit en passant, de la situation faite aux
pays du tiers monde par les politiques d’exploitation et de domination
menées par l’impérialisme américain. Parti d’une analyse réaliste des
clivages de la société algérienne, minée par les survivances du
tribalisme, du régionalisme et du charlatanisme religieux des zaouïas,
il avait conclu que seul un Etat fort, pérenne, pouvait mobiliser cette
société, segmentée et atomisée, autour d’un grand projet social
fédérateur et lui inculquer les principes qui lui feraient faire, au
moyen de l’apprentissage de la démocratie économique, à travers la GSE
et la gestion collective induite par la révolution agraire, le bond en
avant, capable de la propulser parmi celles des pays avancés. Cet Etat
avait un nom : l’Etat national, héritier de l’Etat de l’Emir dont il fit
rapatrier les cendres de Damas pour les inhumer dans la terre sacrée
qu’il défendit, un symbole qui immortalisera la résistance du peuple
algérien à la conquête coloniale. On comprend, alors, pourquoi il ravala
le parti unique à un simple appendice et même à un appareil éloigné des
centres de décision et pourquoi il substitua, très vite, aux pouvoirs
des chefferies traditionnelles féodales, tribalistes, régionalistes et
religieuses, viscéralement conservatrices et anti-centralistes,
disséminées un peu partout dans le pays, un pouvoir monolithique dont
les ramifications déconcentrées — la wilaya et la commune — reçurent
pour mission de recenser les besoins de la société et de les répercuter
au niveau supérieur, à travers les navettes d’une planification adoptée
comme principal moyen de conception et d’action socioéconomique, avec,
pour objectif, de hisser le pays au niveau de l’Espagne de Franco ou de
la Bulgarie de Jivkov, les «dragons» émergents de l’ouest et de l’est
européens. L’idée que Houari Boumediène avait de l’Etat à construire,
était, dans ses grands traits, déjà arrêtée et exprimée dans la
proclamation du 19 Juin. Cependant, une idée, quelle que soit sa
validité, est toujours confrontée à des facteurs et à des dynamiques qui
peuvent, à l’intérieur et à l’extérieur, soit en favoriser
l’accomplissement soit en freiner ou en entraver le cours. Sur ce point
précis, le président du Conseil de la révolution, très réaliste et
finalement, plus ouvert qu’il ne le donnait à penser, se résolut à
évoluer, rapidement et même de manière surprenante, accompagnant
l’avancée des luttes des classes sociales défavorisées — les forces
vives succédant, dans la sémantique du nouveau pouvoir, aux forces
d’avant-garde d’antan — au sujet desquelles il n’avait d’autre
alternative, afin de ne pas être dépassé, que de se les approprier comme
base sociale centrale. De 1965 à 1971-72, dates des nationalisations des
hydrocarbures et du lancement de la révolution agraire, l’Etat qui
devait être, dans la doctrine officielle, au minimum, un Etat national
«représentatif» de l’ensemble des composantes du peuple, prolongement
historique de celui de l’Emir, catalyseur de la résistance de plus d’un
siècle, s’est transformé, au bout d’un processus de décantation houleuse
qui a laissé sur le bord de la route beaucoup de compagnons, opposés aux
nouvelles orientations, un Etat populaire qui rappelait par certains de
ses côtés, les démocraties de l’Est, hier vilipendées. Ce nouvel Etat,
fonctionnant sur le mode de la gouvernance unique, sans élections,
hormis celles qui concernaient les strates inférieures de l’édifice –
wilaya et commune – reposait, comme en Irak, en Syrie et au Yémen du
Sud, sur une large alliance regroupant paysans, travailleurs, femmes et
jeunes, scellée en 1976, par une Charte nationale, un corpus de
définitions et de projections de l’être national et social algérien,
corrigeant et révisant la Charte d’Alger de 1964, dans une volonté,
expressément affirmée, d’aller plus loin qu’un texte analogue,
d’inspiration nassérienne, adopté plus tôt en Egypte par le pouvoir des
officiers libres. Houari Boumediène qui recélait, en lui, quelques
vertus de Mehmet Ali, le père du capitalisme d’Etat égyptien et aussi
quelques autres du président populiste argentin, Juan Perón, qui ont
fait les beaux jours du césarisme nationalitaire, était pressé, parce
que le temps lui était compté, d’ériger un secteur public
capitalistique, omniprésent et omnipotent, à l’exclusion de toute
activité privée stratégique qu’il jugeait, par définition, exploiteuse.
L’économie nationale, dotée de moyens de financement pharaoniques,
sollicités, pour la plupart d’entre eux, auprès des places de Paris et
de Londres, en raison d’un pétrole cédé à bas prix, déclaré «rouge» par
les Français, avait été conçue, dans le cadre des premiers plans
quadriennaux, comme une économie à fort coefficient d’intégration et
dont il était attendu une croissance auto-centrée et auto-entretenue,
bénéficiant, en priorité, aux couches les plus démunies de la
population. Elle devait, par ce biais, favoriser la valorisation des
ressources en hydrocarbures par la pétrochimie, le développement de
l’agriculture «réformée» et le décollage d’une industrie lourde calquée
sur le modèle soviétique, sur les conseils du lobby industrialiste
conduit par Belaïd Abdessalem et son conseiller Destanne de Bernis,
l’économiste français marxiste, père du concept des industries
industrialisantes. Le pari était audacieux : outre que l’Etat n’était
pas, encore, bien implanté, car contesté par les forces qui ne l’avaient
pas accepté ; outre que les sources de financement, mises à la
disposition par les clubs bancaires étrangers, n’étaient pas innocentes
d’arrière-pensées politiques ; outre que la machine, poussée à bout,
risquait la surchauffe et que les résultats n’étaient pas garantis du
fait de la faiblesse de la culture d’entreprise et de la rareté, au sein
de la population, d’origine essentiellement paysanne, des qualifications
nécessitées par la nature et le gigantisme des projets, la politique
économique de l’Algérie faisait peur à ses voisins. La France et le
Maroc, de connivence sur la question du Sahara occidental, ne voyaient
pas d’un bon œil cette puissance en train d’émerger à leurs portes et de
montrer l’exemple à un monde auprès duquel elle plaidait en faveur d’un
nouvel ordre économique et d’un nouvel ordre de l’information. Houari
Boumediène pouvait, enfin, savourer son triomphe porté sur les fonts
baptismaux de la gloire, applaudi à l’Assemblée générale de l’ONU,
présidée par Abdelaziz Bouteflika. Entraînant, derrière elle, 120 pays
non alignés, réunis à Alger en 1973, délivrant avis et conseils aux
chefs les plus charismatiques de la planète, Castro, Indira Gandhi,
Tito, Allende, le Négus, Makarios, Pham Van Dong… L’Algérie avait son
mot à dire sur toutes les questions litigieuses à l’Opep et à l’Opaep,
entre l’Irak et l’Iran, à propos des affaires d’Afrique, du Maghreb et
du Machrek, notamment de la Palestine avec laquelle Houari Boumediène se
disait, inconditionnellement, solidaire, «qu’elle eut raison ou tort»,
affaires sur lesquelles Henry Kissinger était venu le consulter, une
fois à Alger, racontant dans un des tomes de ses mémoires, «les années
orageuses», qu’il mesurait l’intérêt que portait l’homme à la cape
noire, à sa conversation, au nombre de havanes qu’il écrasait dans le
cendrier. L’Algérie de cette époque était de toutes les concertations,
et de tous les fronts de résistance panarabe et tricontinentale,
recevant Yasser Arafat, Hafez El Assad, Maâmar El Kadhafi, Georges
Habbache, Nayef Hawatmeh, Mehdi Ben Barka, N’Guyen Thi Binh, Le Duc Tho,
Ismaël Abdelfattah, Abdelkhalek Mahjoub, Khaled Baghdache, Carvalho,
Carlos, Curiel, Eldridge Cleaver et Timothy Leary, les journalistes Paul
Balta, Jean Lacouture, Roland Delcour et Eric Rouleau, les poètes et
artistes Mahmoud Darwich, Cheikh Imam, Fouad Nejm, Angela Davis, Myriam
Makeba, Jane Fonda, Nina Simone, Archie Shepp, les stars du premier
Festival culturel panafricain, Joan Baez, Marcel Khalifa, les cinéastes
italiens, français, indiens, égyptiens, anglais, américains, les
économistes Samir Amin, Gunder Franck, Dowidar, les chercheurs Anwar
Abdelmalek, Jacques Berque, Maxime Rodinson, Boutros Boutros- Ghali….
C’est du reste, sous le gouvernement de Houari Boumediène que fleurirent
les grandes écoles picturales d’Issiakhem, Khadda et Martinez, que le
cinéma «El Djedid» de Laskri, Merbah, Rachdi, Haddad, Ifticène, Tolbi,
Bouamari, Beloufa et Hachemi Cherif moissonnait les prix aux festivals
internationaux aux côtés de Chroniques des années de braise de Lakhdar
Hamina, que Kateb Yacine, Tahar Ouatar, Benhadouga et Boudjedra
publiaient leurs œuvres théâtrales et littéraires iconoclastes.
L’Algérie montrait à ses visiteurs les fleurons de son industrie :
Arzew, El Hadjar, Draâ Benkhada, Tizi- Ouzou, Baba Ali, Mostaganem, Aïn
Smara, Skikda, les deus ex machina sortis des étuves du laboratoire du
plan d’Abdallah Khodja. Elle leur faisait voir Tamezguida, Tessala El
Merdja, El Kennar, les villages socialistes aux noms volés au temps
figé. Houari Boumediène, attentif à tout, portait un intérêt cardinal
aux médias en qui il voyait les porte-voix de son message à l’opinion
nationale pour la mobiliser autour des «tâches d’édification nationale»
et aussi à l’opinion internationale, notamment, africaine et arabe, d’où
l’action de développement de la RTA dont il fit une institution-phare.
Il lui fit accueillir, dans le même but, les voix des mouvements de
libération de la Palestine, du Polisario, de la résistance chilienne, du
MPAIC qui diffusaient leurs programmes, à partir du boulevard des
Martyrs. L’Algérie avait le vent en poupe jusqu’à ce qu’elle rencontra
les vents contraires, la conjonction entre les forces internes et
externes, hostiles au «pouvoir révolutionnaire», grandies dans le ressac
et les échecs de la révolution mondiale. Houari Boumediène fut surpris
par la contre- productivité de certains de ses choix et par la faiblesse
de réactivité de certaines forces sur lesquelles il comptait, syndicats
ouvriers et étudiants, bridées, normalisées et démonétisées par
l’article 121 et son système de gouvernement autocratique, fermé à la
démocratie politique. Il souffrit, d’abord, de voir la révolution
agraire sabotée par l’administration noyautée par les fils des grandes
tentes. Il se rendit compte, ensuite, que l’industrialisation n’a pas
cumulé les effets escomptés et qu’elle n’a pas débouché sur la prise en
charge des besoins de consommation courante de la population soumise à
la rareté, au rationnement, ajoutés à l’enfermement, puisque interdite
de voyage et d’émigration. Il constata enfin que la réforme de
l’université a été déviée de son sens par les conservateurs qui avaient
obtenu la dissolution de l’Unea phagocytée par la JFLN. La révolution
culturelle qui devait accoucher de l’homme algérien nouveau sacrifia le
bilinguisme sur l’autel de l’authenticité, sans pour autant reconnaître
la langue tamazight, un échec qui ouvrit la porte à l’islamisme, un
courant idéologique éloigné des valeurs du peuple algérien. Finalement,
Houari Boumediène se retrouva isolé, face à la montée de la bourgeoisie
d’Etat qui refusa de le suivre dans la «gauchisation» du pouvoir qu’il
comptait faire avaliser par le 4e congrès du FLN, fort du soutien
critique du Pags et des intellectuels marxistes et tiers mondistes
revenus sur la scène politique. Lâché par certains membres du groupe
d’Oujda, comme Kaïd Ahmed et Chérif Belkacem, tous deux éloignés pour
des raisons différentes, après la disparition d’Ahmed Medeghri, critiqué
pour les excès du «Big Brother», la sécurité militaire, et harcelé par
les affaires cumulées de Chaâbani, Krim, Khider, le chef n’était plus
incontesté et incontestable. Il chancelait sur un piédestal en argile.
Il ne tapait plus du doigt sur le micro pour assener les «on a décrété»,
en se lissant la moustache, le sourire pudique et entendu. Son dernier
baroud fut celui dont Ferhat Abbas, Benyoucef Benkhada, Hocine Lahouel
et Cheikh Kheirredine essuyèrent les flammes accusés «de fomenter une
contre- révolution bourgeoise», et placés en résidence surveillée. Celui
qui disait que la révolution était une ogresse qui mangeait ses enfants,
que le peuple était comparable à «hbel ediss», qu’il fallait choisir
entre «ettaoura » et «ettaroua », la fortune ou la révolution, avait le
profil bas en répondant au colonel Nacer qui l’exhortait, au cours d’un
congrès de l’ONM, de lancer l’assaut, immédiatement, contre «la
bourgeoisie» : «Je n’ai pas peur de le faire, mais je crains qu’en me
retournant je ne trouverai personne derrière moi…» Malade, contemplant
le grand chantier en jachère, obéré par les dettes et attaqué de toutes
parts, il accomplissait ainsi son destin, lui qui avait coutume de dire
qu’il y avait «deux catégories d’hommes, ceux qui sont dans l’histoire
et ceux qui forgent l’histoire». Il ne se doutait pas que le cheval de
Troie était, déjà, dans la cité et qu’un autre monde était en train de
poindre à l’horizon. La Yougoslavie, Cuba, l’Irak, le Sud-Yémen, la
Libye, l’Union soviétique elle-même et son empire allaient disparaître
de la surface politique de la terre. Ce n’était plus qu’une question de
temps. Accompagné à sa dernière demeure par le gotha des grands, au
rythme d’une oraison funèbre lue sur le tempo d’un gospel, Houari
Boumediène laissera le souvenir d’un fils du peuple disparu
prématurément. Le rideau tombait sur 13 ans d’un règne sans partage. Le
président béninois, Mathieu Kérékou dira, le visage en larmes, que le
«grand frère nous a appris la stratégie de la tactique et la tactique de
la stratégie», des propos, un peu surréalistes, qui se perdirent dans le
bruit assourdissant des réacteurs d’avions atterris sur le tarmac de
Dar-El-Beïda qui deviendra, quelques jours plus tard, «l’aéroport
Houari-Boumediène»… Sous la forte prégnance de la nostalgie nourrie par
toute une génération d’Algériens, l’homme de la médecine gratuite, du
dinar fort, de la pépinière de cadres issus de l’ENA et du volontariat
étudiant, du chèque étalé sur le bureau de Léonid Brejnev pour desserrer
l’étau israélien autour du déversoir du général Chazly, restera dans
l’imaginaire de celle-ci comme le père de l’ANP, le bâtisseur de l’Etat
national moderne, celui qui hissa l’Algérie au plus haut niveau du
concert des nations. Certes, au prix d’un lourd déficit en libertés et
en droits humains, promis pourtant par Novembre et la Soummam, les
véritables matrices fécondatrices de la République algérienne
démocratique et sociale… Un rappel à ceux qui sont tentés de l’oublier…

PS 1 : Entre autres «prouesses» accomplies par François Hollande,
les observateurs ont noté celle par laquelle il réussit à faire
applaudir par le Parlement algérien le nom du général de Gaulle,
présenté comme le chef de la résistance anti-allemande qui siégea à
«Alger, capitale de la France libre» ce qui a dû, certainement, faire se
retourner dans leur tombe les martyrs, victimes des opérations Jumelles
et Pierres précieuses et des affres de la pacification ordonnées par un
militaire déterminé à casser le peuple algérien au moyen d’une guerre
d’extermination.
PS 2 : A cette «prouesse» s’en ajouta une autre qui fit imputer à
Léopold Sédar Senghor la fameuse formule de «la langue française butin
de guerre» généralement attribuée à Kateb Yacine, une manière de
«corriger» les intellectuels algériens francophones. Une précision qui
nous conforte dans notre appréciation du contenu néo-colonialiste de la
francophonie, vu que celle-ci fut la colonne vertébrale de la négritude,
une doctrine forgée par le premier président sénégalais et défendue par
son successeur Abdou Diouf, l’actuel secrétaire général de
l’Organisation.
B. M

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Auteur(s): B. M

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