Boualem Bessayah: Pourquoi tant d’acharnement sur son âge ?

Lesoir; le Vendredi 6 Decembre 2013
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Par Rabah Boucetta
L’instrumentalisation de l’âge avancé de Boualem Bessayah (86 ans),
récemment nommé ministre d’Etat, conseiller et représentant personnel du
président de la République, par les relais d’une classe politique égarée
dans les salons du Mazafran, nous incite à comprendre cette fuite en
avant qui consiste à se voiler la face et détourner le regard d’une
population avertie. Pourtant, ces mêmes relais ont été unanimes à saluer
la victoire électorale de Béji Caïd Essebsi, plus âgé que M. Bessayah de
trois ans. Les voix «indignées» par cette nomination, qui spéculent sur
les réseaux sociaux, se recrutent parmi ceux qui font l’éloge de tajmaɛt
(la djemaâ) : une organisation démocratique réputée par son espace
communautaire qui se distingue par la liberté d’expression et la prise
de décision consensuelle en son sein. Sauf que ces donneurs de leçons
oublient de dire que ces réunions de village sont systématiquement
présidées par les personnes les plus âgées et qui sont d’ailleurs
souvent les plus sages.
Ayant l’habitude de commenter l’actualité publique et de rétablir
certaines vérités, je vais tenter une approche comparative entre nos
deux pays, l’Algérie et la Tunisie. Mon premier flash-back sera un
aperçu sur le parcours des deux élites, algérienne et tunisienne. Car,
en observant de près le défilement de l’histoire, on trouvera les
réponses adéquates à l’origine de l’émancipation de l’intelligentsia
tunisienne et la régression d’un segment non négligeable de l’élite
algérienne. Ainsi, si les portraits des deux doyens des deux classes
politiques sont semblables sur plusieurs facettes, ils n’en sont pas
moins différents dans leur dimension intellectuelle. Contrairement au
président tunisien, qui a publié un seul ouvrage intitulé Le bon grain
et l’ivraie, Boualem Bessayah est l’auteur de plusieurs ouvrages
littéraires et historiques, notamment sur l’Emir Abdelkader ; il est
aussi l’auteur du scénario du film historique L’épopée de Cheikh
Bouamama. Son dernier ouvrage a été édité à l’occasion du 50e
anniversaire de l’Indépendance, L’Algérie belle et rebelle, de Jugurtha
à Novembre. Ce livre est un hymne à l’Algérie authentique et historique,
son peuple et sa résistance héroïque. M. Bessayah a à son actif tant
d’autres publications d’une valeur reconnue. Alors comment expliquer
cette autoflagellation, si ce n’est par le complexe de notre
intelligentsia qui n’arrive pas à se détacher du statut d’indigénat qui
lui était appliqué par le colonialisme.
En effet, entre l’intelligence de l’élite tunisienne et le populisme
d’une partie de notre élite, il y a l’histoire de deux destinées
opposées : l’une avance et l’autre recule. Avantagé par son leader
éclairé, la Tunisie de Lahbib Bourguiba a réussi à jeter des bases
solides en privilégiant un projet de société moderne, dont
l’émancipation de la femme était un des appuis et qui apparaissait en
déphasage avec un monde arabo-musulman figé dans un statut personnel
d’un autre âge.
En lui emboîtant le pas, Mohamed Charfi, l’ex-ministre tunisien de
l’Education, avait renforcé les acquis idéologiques de la Tunisie par la
mise en place d’une école universelle. Ceci a fait que notre voisin est
rapidement passé d’un pays de «goulna klima sbahna fi dhlima» à celui
d’une destination privilégiée des vacanciers algériens. Pendant ce
temps, en Algérie, les islamo-conservateurs se mobilisaient contre le
projet de réforme engagé par le président de la République, Abdelaziz
Bouteflika, qui venait d’installer la commission Benzaghou, chargée de
réfléchir sur la réforme de notre système éducatif, décrié par l’axe
positif de l’élite algérienne. Un projet suspendu une première fois déjà
avec la mise à l’écart de Mostefa Lacheraf en 1973. Le retrait du RCD du
premier gouvernement de Bouteflika et le silence complice des
pseudo-modernistes ont facilité la tâche aux partisans du statu quo qui
ont réussi l’exploit de reléguer la démarche aux calendes grecques.
Heureusement que la persévérance du président de la République a rendu
possible ce défi de réhabilitation du projet. C’est ce que fait,
aujourd’hui avec beaucoup de courage et de pugnacité, la ministre de
l’Education nationale, Nouria Benghebrit.
A l’instar de cette dernière, vilipendée dès le premier jour de son
installation par des politicards en panne d’arguments, qui l’ont
diffamée sur ses origines «juives», Monsieur Boualem Bessayah se verra
reprocher sa vieillesse. Heureusement que le ridicule ne tue pas, car il
ne faut pas être dupe pour croire que c’est la compétence et le
savoir-faire de l’homme qui sont visés. Ces esprits aigris sont bien
placés pour savoir que les dividendes de son engagement avec le
président de la République ne peuvent être qu’au service de la nation,
qu’ils cherchent, eux, à déstabiliser. Ils ont compris que la présence
du nouveau conseiller à El-Mouradia est un gage de stabilité et de
développement.
Déçus de l’engagement du président de la République qui avait réitéré
son soutien à la ministre de l’Education nationale, frustrés par les
performances diplomatiques du ministre d’Etat, ministre des Affaires
étrangères et de la Coopération internationale, abattus par l’engagement
du ministre des Affaires religieuses et des Waqfs, engagé à réhabiliter
notre islam traditionnel, les voilà à nouveau s’en prendre à un choix
souverain du président de la République. Au lieu d’apporter leur soutien
à ces changements historiques, attendus depuis le recouvrement de notre
indépendance, les relais médiatiques de cette «opposition» réduisent
l’engagement résolument moderniste du gouvernement à des performances
individuelles des ministres. Ainsi, la société se trouvait-elle à un
moment prise au piège par une élite aveuglée par ses choix suicidaires
et une opposition sans vision ni stratégie.
Or, le salut national est devenu possible grâce à la conjugaison
d’efforts d’un régime incarné par Abdelaziz Bouteflika et la lucidité
d’un peuple qui a su faire la différence entre l’accessoire et
l’essentiel. Ce sursaut populaire a sauvé le pays tenaillé par une
intelligentsia pseudo- indépendante, complexée devant l’Occident, et une
autre élite organique source de blocage des avancées démocratiques. Au
lieu d’être une lumière sociale, un éclairage qui permettra un débat
d’idées, une espèce de terrorisme intellectuel veut nous imposer un
cloisonnement dans l’espace miniature de leur conviction.
Pourtant, quelques-uns se recrutent dans le sillage du «Printemps
berbère» de 1980, dont le seul acquis est d’avoir mis fin à l’unicité en
imposant la pluralité. Pour conclure, je dirais que ces aboiements sont
utiles dans le sens où ils servent à renforcer le lien des patriotes
algériens solidaires et satisfaits, en voyant un homme d’un niveau
intellectuel reconnu prendre des responsabilités importantes, surtout en
ces moments d’incertitude sur le plan régional. La nomination de Boualem
Bessayah est venue rassurer les citoyens qui s’inquiétaient de
l’évolution des événements à nos frontières.
S’agissant de notre comparaison avec la Tunisie, on retient cette
symbolique due aux conséquences du destin croisé des deux élites,
tunisienne et algérienne, et l’aboutissement de l’évolution historique
de la Tunisie qui a contraint le parti islamiste d’Ennahda à faire sa
mue en quittant l’islam politique. En se transformant en «parti civil»,
séparant le politique du religieux, Ennahda s’est émancipé pour marquer,
encore une fois, l’histoire de ce pays. Inversement, on assiste en
Algérie aux manouvres de bas étage d’une alliance contre-nature entre
les laïcs du RCD et les islamistes du FIS. C’est l’ironie de l’histoire
: pendant qu’Ennahda tunisien se démocratise, le RCD algérien s’islamise
!
R. B.

* Militant politique, ex-secrétaire national du RCD

Categorie(s): contribution

Auteur(s): lesoir

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