C’est ma vie: «On a volé mon enfance»

Lesoir; le Samedi 20 Decembre 2014
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Par Salem Hammoum
En ouvrant ses yeux à la vie il y a 23 ans, Dahlia ne savait pas ce
qui l’attendait : vivre la dure expérience d’une enfance et d’une
adolescence sans mère. 
Un oiseau privé d’ailes marchant sur les braises.
Ce fut un double drame pour la fille, car sa mère l’a abandonnée étant
encore bébé. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le bébé qu’elle
était encore dut faire face aussi à l’indifférence du père insensible au
drame de sa fille. Elle ne va pas parler d’une entente tacite, mais
c’est tout comme.
Une épreuve moralement insupportable dont elle porte encore les
stigmates après l’adolescence comme une tare vis-à-vis de son entourage.
L’on comprendrait aisément son drame s’il était lié à quelque accident
de la vie. Mais ses parents ont toujours joui pleinement de leurs
facultés physiques et mentales. Et cet abandon n’avait de ce fait aucune
explication plausible pour la fille qui n’a jamais connu la douceur
d’une mère berçant son enfant et lui lisant des contes fabuleux qui
développent l’imaginaire et encensent l’intelligence. Au lieu de cela,
elle a été bercée d’illusions, marquée par les souffrances et minée de
haine et de jalousie par une mère sans cœur.
Très jeune, elle ne dut compter que sur elle-même. Mais peut-on
raisonnablement avoir une enfance normale sans l’éducation de ses
propres parents ? C’est la question qui taraude encore son esprit forgé
aux épreuves d’une vie ingrate. Car les gens ont de tout temps eu besoin
d’un guide : les scouts d’une boussole, les voyageurs des étoiles et les
enfants de repères et de guides qui devraient constituer des références
dans leur monde.
Revenons sur le début de son drame. L’histoire s’est déroulée aux fins
fonds des montagnes du Djurdjura dont la fierté a été quelque peu
ébranlée et écorchée par ce drame. Considérée comme un cadeau empoisonné
par sa mère, l’enfant trouva refuge chez une de ses parentes, une femme
stérile qui l’a prise sous ses ailes durant la journée pour combler le
manque affectif qu’elle ressentait suite à ce coup du sort qui la prive
d’un enfant et sur lequel elle a projeté tout son amour maternel. Mais
un jour elle la laisse passer toute la nuit chez elle sans que cela
suscite la moindre alarme chez ses parents.
Et c’est ainsi qu’elle l’a adoptée et considérée par le couple comme son
propre enfant auquel il donne une éducation basée sur les hautes valeurs
humaines et les bons principes de la vie. Comblée d’amour et gâtée,
l’enfant a été élevée comme une princesse par ce couple tombé du ciel
qui lui enseigna les vertus et les valeurs universelles une fois devenue
adolescente. Mais cela ne durera pas très longtemps encore puisque sa
génitrice la sépara de sa mère adoptive après le décès du mari suite à
une intervention chirurgicale. Coupée de celle qu’elle considérait plus
qu’une mère et de son milieu d’adoption, la fille s’enfonça dans un vide
sans fond, ployant désormais dans les tourments d’une non-vie.
Revenue à la maison contre son gré, la petite fille, devenue adulte, osa
enfin demander des explications à sa mère sur son attitude, elle qui ne
cessait de la torturer et de la rejeter encore en dépit de tout ce
qu’elle lui a fait subir par le passé, ne cherchant en aucun cas à
regretter son geste qu’elle assume encore et toujours. En guise de
réponse, il lui fut signifié en effet qu’elle était indésirable dans la
maison et que sa présence était ressentie comme une punition de Dieu et
un fardeau difficile à porter. Choses qu’elle s’interdit de répéter à
son père qui ne donnait pas l’impression d’être concerné par ce qui se
passait sous son toit. Et ce n’est pas aujourd’hui que la fille va
plonger dans le désespoir, elle qui a résisté à toutes les tempêtes et
surmonté tous les obstacles.
Courageuse et patiente, elle se bat désormais pour réaliser ses rêves et
atteindre ses objectifs, ne renonçant devant aucune épreuve pour y
parvenir. Elle a crié haut et fort sa douleur, clamé sa marginalisation,
dit toutes ses souffrances et son drame de maison en maison et partout
où la décence le permet. Ses tantes essayeront d’atténuer quelque peu
ses douleurs mais personne n’arrive à combler son vide affectif ni à
guérir le mal profond qui ronge son esprit et son cœur. Il faut vraiment
la connaître pour comprendre son drame qu'on lit sur son visage fermé.
Un regard attendri mais fuyant lui sert désormais de sourire, elle qui
se méfie des gens qui mélangent les sentiments. Difficile alors de
savoir quand elle parle d'elle et quand elle fait référence aux autres
tant les blessures qu'elle porte en elle parcourent tout son être
fragilisé par les mille et une souffrances d'une enfance volée.
Intriguée par le comportement de sa mère, gentille avec tout le monde
sauf avec elle, elle a beau chercher dans ses lointains souvenirs au
moins une raison pour la haïr à ce point mais n’en trouva aucune. Elle a
grandi sans vraiment la connaître et encore moins son père absent de son
espace affectif. Elle se console en se disant que Dieu a toujours été de
son côté. Elle sent sa présence constante autour d’elle car c’est entre
ses mains qu’elle a placé son destin zappé par les siens pour oublier
ses malheurs et ses douleurs. Devant le déferlement de haine qui s’abat
sur elle chaque jour davantage, il est inutile de se poser la question
de savoir qu’est-ce qui a poussé cette fille courageuse à parler de son
histoire 23 ans après et qui se poursuit encore aujourd’hui comme un
mauvais feuilleton et un cauchemar dont on ne se réveille jamais. Et en
fin de compte, c’est plus qu’une victoire ou un exploit qu’elle a
réalisé eu égard à tout ce qu’elle a enduré de sinistre mémoire.
Qui d’autre qu’elle n’aurait pas fini dans un asile de fous s’il avait
vécu ne serait-ce que le dixième de ce qu’elle a vécu comme privations
depuis sa naissance.
Pudique, la fille ne dit pas tout ce qu’elle a enduré. Au stade où elle
en est, elle préfère en rester là car son histoire «arracherait des
larmes même à une pierre». Pis, sa vie fait des envieux. Dans son
entourage, quelques personnes malintentionnées et qui n’ont rien fait de
bon de leur vie la persécutent et la poussent au geste fatal. Jusqu’à ce
qu’elles aient compris que cela ne servait à rien d’essayer de la
perturber dans sa sérénité. Certes, les épreuves l’ont rendue acariâtre
et nerveuse mais pas au point de lui faire perdre la raison ou d’entamer
sa conviction de rester digne et forte. A l’université, elle ne rate que
très rarement ses modules car elle veut s’assurer une carrière qui la
rendra autonome et indépendante vis-à-vis des gens qui ne savent
pas donner un sens à la vie. Le matériel et les plaisirs de l’instant ne
lui disent rien. Seules importent pour elle les valeurs humaines. Jamais
rancunière, elle préfère rendre le bien pour le mal et semer partout
affection et amour désintéressé : ce qui lui a manqué durant toute sa
vie. Elle qui n’a pas eu une enfance facile, elle a eu tout de même la
possibilité de faire des choix qui transformeront sûrement son avenir.
Car son avenir est son espoir. Les déceptions qu’elle a vécues sont loin
derrière mais les cauchemars qui l’ont hantée depuis qu’elle a vu le
jour ont fait d’elle une écorchée vive. Son courage de tous les instants
a cicatrisé toutes ses plaies les plus intimes grâce à l’amour divin que
lui a offert Dieu.
Ce qui lui a permis de pardonner à beaucoup de gens qui ont été témoins
passifs de son drame intérieur. Mais comment pardonner les dérives d'une
mère oublieuse de son devoir ?

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): Par Salem Hammoum

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