CE MONDE QUI BOUGE: Devoir de mémoire, c’était un 3 décembre 1994

Lesoir; le Jeudi 5 Decembre 2013
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Par Hassane Zerrouky
Saïd
Mekbel a été assassiné le 3 décembre 1994. Evoquer l’homme, le
journaliste et le brillant billettiste qu’il fut, par ces temps de
religiosité salafiste ambiante, de repli identitaire et religieux et de
culture de l’oubli, est un devoir de mémoire. Envers celui avec qui j’ai
travaillé au Matin et envers tous ces journalistes – plus d’une centaine
– assassinés durant ces années 90, les auteurs de ces meurtres n’ayant
jamais été retrouvés.
Difficile d’oublier ce samedi 3 décembre 1994, un jour de grisaille. Ce
jour-là, il est midi, Saïd Mekbel déjeunait avec une collègue du Matin à
la pizzeria Marhaba, rue Belhouchet, à Hussein-Dey, à moins d’une
cinquantaine de mètres des locaux du journal, avant qu’un homme
surgissant des toilettes ne lui tire une balle dans la nuque. Saïd n’est
pas tombé. Il est resté assis, tenant entre ses mains un couteau et une
fourchette, la tête légèrement inclinée comme s’il réfléchissait en
regardant le contenu de son assiette. Il respirait encore quand nous
sommes accourus, deux collègues du journal, — Abdelwahab Djakoun, le
photographe Hebbat Wahab et moi, dans ce restaurant vidé soudainement de
ses clients habituels, nous lui avons demandé de tenir avant l’arrivée
des secours. Le crime, bien que revendiqué, est resté impuni.
Dans le matin du 3 décembre 1994, sous le pseudo Omar Sahli, j’écrivais
ceci : «Saïd Mekbel se revendiquait volontiers d’être «un petit Kabyle»,
une façon comme une autre de faire un pied-de-nez aux «grands de ce
pays».
Saïd Mekbel était le 33e journaliste assassiné depuis qu’un certain
Mourad Si Ahmed, dit Djamel Al-Afghani, alors «émir» du GIA (Groupe
islamique armé), avait décrété, en 1993, que «les journalistes qui
combattent l’islam par la plume périront par la lame». Témoin du crime –
il était attablé à quelques mètres de Saïd — notre collègue Amar
Ouagueni (36 ans), fervent supporter de l’USMA et surtout musicien de
chaâbi, qui tombera huit mois plus tard sous les balles des tueurs un 21
août 1995 dans son quartier de la Scala à Alger.
Si les journalistes assassinés faisaient la «Une» des quotidiens
nationaux, provoquaient aussitôt des rassemblements de journalistes et
de la société civile et parfois des grèves des journaux en signe de
protestation, ailleurs, excepté pour l’assassinat de Djaout, puis de
Mekbel, la mort des journalistes algériens ne faisait pas pleurer dans
les chaumières : dans les médias français, excepté l’Humanité, ils
avaient droit au mieux à une info, une brève — entre 600 et 1 000 signes
en jargon journalistique.
Mais bon… En ce temps-là, les journalistes algériens étaient bien seuls.
La solidarité internationale – je l’avais évoqué lors d’une émission sur
France Culture à laquelle participait Edwy Plenel — n’était pas au
rendez-vous. Et quand elle l’était – je me souviens d’un débat à Lille
en 1993, puis à Orléans en 1995 où venant d’Algérie on devait expliquer
ce qui se passait alors, les menaces auxquelles étaient confrontés les
journalistes algériens, il nous fallait convaincre ceux qui nous
écoutaient que les auteurs des crimes appartenaient au GIA et au FIDA
(Front du djihad armé), ce groupe spécialisé dans les assassinats des
intellectuels et artistes, et ce, en raison du doute insinué par des
médias français tendant à déculpabiliser les islamistes, même quand ils
revendiquaient haut et fort leurs crimes. Il nous fallait donc expliquer
que l’éradication des élites algériennes était le but visé par «ces
monstres qui veulent éteindre les étoiles», selon l’expression du
regretté Matoub Lounès. Et ma foi, les terroristes y ont presque réussi
: l’Algérie s’est vidée de ses élites – plusieurs centaines de milliers
de cadres, intellectuels, chercheurs, membres des professions libérales,
artistes – ont quitté le pays. Et cela se ressent aujourd’hui à tous les
niveaux au point où le «raki» est en train de supplanter le militant
démocrate…
Cette époque est certes derrière nous. Mais les journalistes ne sont pas
pour autant à l’abri, car la liberté de la presse est loin d’être
acquise. Elle le sera sans doute le jour où un chef d’Etat élu
démocratiquement fera siennes ces phrases du Président américain Thomas
Jefferson prononcées il y a près de 200 ans : «La sécurité de tous
réside exclusivement dans la liberté de la presse» et que «ceux qui
renoncent à la liberté au nom de la sécurité ne méritent ni la sécurité
ni la liberté.» Entre un gouvernement sans journaux et des journaux sans
gouvernement, Jefferson précisait qu’il opterait pour les journaux.
H. Z.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): H. Z.

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