EN LIBRAIRIE: CE JOUR-LÀ, 5 JUILLET 1962, SOUS LA COORDINATION DE NOURREDINE SAÂDI : Histoires mémorielles de la liberté retrouvée

Lesoir; le Lundi 24 Decembre 2012
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Etait-ce il y a mille ans ou seulement hier ? Le 5 juillet 1962 : une date-symbole, un événement fondateur. Le Vertige vert blanc rouge qu’évoque Maïssa Bey est sans nul doute le genre de sensation qui vous prend au cœur et reste imprimé dans votre mémoire.
Cinquante ans après, des écrivains se souviennent de cette journée
particulière. Elle les a marqués parce qu’ils l’ont vécue. La fresque
collective qu’ils ont réalisée sur la fête de l’indépendance, ils l’ont
donc vêtue des couleurs de l’arc-en-ciel et même bariolée par endroits.
Une œuvre plurielle, éclatée, aux couleurs vives que les Editions Chihab
ont publiée à l’occasion du cinquantenaire et dont le titre — Ce
jour-là—semble tout indiqué pour désigner un tableau de maître.
Nourredine Saâdi, qui a coordonné le recueil, a réuni en tout dix-sept
textes pour autant d’auteurs. Qu’ils aient vécu l’événement ou qu’ils
fassent partie des générations plus jeunes, les lectrices et lecteurs
auront du plaisir à découvrir les belles pages de littérature contenues
dans l’ouvrage. Une satisfaction esthétique, intellectuelle et morale
que savent si bien transmettre les écrivains de talent, eux qui ont la
capacité d'insuffler cette émotion littéraire qui donne vie à n’importe
quel récit. En plus, il y a la netteté et la précision, comme si leurs
souvenirs étaient plongés dans un bain de lumière. Plus que des
instantanés ou des photos-souvenirs, encore moins les réminiscences d’un
passé lointain, ces écrits ont valeur de témoignages vivants, avec la
charge créative qui distingue la vraie photographie d’art. «Des
histoires mémorielles, personnelles, intimes, qui irriguent, dans la
manière de leur singularité, l’Histoire collective», relève Nourredine
Saâdi dans son introduction au recueil. En cette journée du 5 juillet
1962, rappelle- t-il d’abord, «précisément un jeudi de grande chaleur,
le pays fêtait, dans une immense liesse comme il n’en connaîtra plus
jamais d’aussi festive ni d’aussi pleinement partagée, son indépendance
douloureusement reconquise». C’est ensuite à chacun des auteurs, classés
selon l’ordre alphabétique qui sied à ce genre d’ouvrage, de raconter
son histoire (vécue ou inventée) et d’évoquer «librement et
littérairement ce qu’a représenté pour lui, dans sa vie, ses émotions,
son imaginaire, ce 5 Juillet 1962». Parmi ces écrivains connus : Malek
Alloula, Maïssa Bey, Denise Brahimi, Alice Cherki, Helène Cixous,
Abdelkader Djemaï, Mohamed Kacimi, Badr’Eddine Mili, Nourredine Saâdi,
Amine Zaoui... Que dire, par exemple, du texte de Maïsssa Bey si ce
n’est qu’il respire la fraîcheur et la vie ? Ah ! Ce « vertige vert
blanc rouge» qui rajeunit les mémoires les plus fatiguées. Nous avons là
les impressions de Maïssa Bey enfant, il y a cinquante ans. Un récit
délicieux d’imagination poétique, de fraîcheur, d’idées et d’images, que
le style et l’expression rendent encore plus éclatant. «Je me souviens
de ce jour débordant de lumière et de ciel bleu (...). Je me souviens de
cette exquise sensation de légèreté, au réveil. Ce n’est que bien plus
tard que j’ai compris pourquoi : l’étau de la peur venait de se
desserrer. A tout jamais», écrit-elle. Et puis, il y avait «l'immense
clameur de la foule à Sidi Fredj, ce lieu emblématique qui devait voir
se sceller une page de notre histoire». Comment ne pas se souvenir aussi
«de l’odeur de la mer mêlée au soleil et au vent de la liberté» ? La
mémoire, les ondulations de la mer... Pour Hélène Cixous, c’était «un
jeudi unique, absolu, décisif, un jeudi avec jardin d’Alger au cours
duquel j’ai dû traverser la mort et reprendre la vie». Certes, la native
d’Oran était en France, en juillet 1962 («En France par défaut. Par
défaut de pays à «nous»), mais «l’Algérie délivrée, donc moi aussi»,
elle peut alors «croire toute une journée que le monde va devenir
meilleur et même bon». Parce que, ce jour-là, «si longuement attendu,
son jour si court, comme la vie, le peuple est tournoyé par un seul
vertige extratemporel». A Oran, «cette journée (...) avait
malheureusement viré au tragique», se souvient Abdelkader Djemaï. Il
n’avait pas encore quatorze ans, et ce «5 juillet 1962 un peu avant
midi» (le titre de la nouvelle), il s’était rendu avec son père dans les
beaux quartiers du centre-ville, cet autre monde où il allait être
témoin de scènes d’une extrême violence. Quant à Badr’Eddine Mili (dont
le texte donne son titre au recueil), il raconte avoir pris ce jour à
bras-le-corps, à Constantine, sa ville natale : «Et quel bonheur plus
que parfait fut, alors, pour moi, de me fondre, corps et âme dans une
foule, en fusion, attendant, au matin de ce 5 juillet, dans la position
d’un nouveau-né sur le point de vagir, que sonne le tocsin, l’heure des
noces du peuple avec l’Histoire.» Eh, oui ! «On n’oublie pas, on vit et
on se raconte des histoires à soi-même», nous rappelle Amine Zaoui dans
l’exubérant récit métaphorique qui clôt le recueil. Ce texte d’une
grande beauté littéraire transporte le lecteur «aux frontières de
l’infini et du vertige», le narrateur ayant cet avantage de nager dans
l’histoire comme un poisson dans l’eau. «Et dans mes bras, l’ange dort.
Et l’Histoire se réveille», peut-il dire, lui qui a la magie et le
pouvoir des mots. Il reste que l’une des plus belles images de ce 5
juillet 1962, c’est toutes ces mains brandissant un drapeau. Pour Denise
Brahimi, cela évoque le célèbre tableau de Delacroix, Liberté guidant le
peuple. Précisément, cette liberté que l’on voit se se dresser sur les
barricades, un drapeau à la main, «par chance, elle a le droit de
montrer ses seins, parce qu’elle est une allégorie, mais sous les seins
de la belle personne qui brandit le drapeau, il y a un cœur qui bat !»
Et avec ce cœur, il y a le désir. «Et ce désir résiste... obstinément »
depuis, malgré «tant d’espoirs déçus, de talents gâchés, de sacrifices
inutiles, de vies pulvérisées», fait remarquer Ali Cherki.
Hocine Tamou
Sous la coordination de Nourredine Saâdi, Ce jour-là, Chihab Editions,
Alger 2012, 208 pages, 650 DA

Categorie(s): culture

Auteur(s): lesoir

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