Entretien avec Hakim Laalam: Plongée dans l’univers du Fumeur de thé

Lesoir; le Mercredi 4 Decembre 2013
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Un humour déjanté, d’une joyeuse mais lucide
férocité, des mots de tous les jours suintant le pessimisme, un sorte de
«dégoût» d’un monde façonné par les dérives chroniques de ceux qui ont
la charge depuis une cinquantaine d’années de (mal) gérer notre
quotidien, voilà en raccourci et résumé en peu de mots l’univers du
Fumeur de thé que nous avons rencontré à l’occasion d’une
séance-dédicace de son roman Rue sombre, au 144 bis organisée à la
librairie Chikh de Tizi-Ouzou,
au milieu des fidèles lecteurs de ses chroniques. Un endroit où il dit
être «aux petits oignons», comme un poisson dans un bocal de… thé. C’est
dire que l’entretien qui suit est une suite de volutes de fumée de thé
au parfum acidulé et piquant qui enveloppe les mots du chroniqueur et
désormais romancier qui revient ici sur sa double expérience en tant que
chroniqueur et romancier, sur ce qui l’inspire, sur les raisons de sa
colère qu’il étale au quotidien sur la Der du Soir d’Algérie. Une colère
saine et lucide qui n’a rien de pathologique et aucunement haineuse,
comme le lui prêtent de bien-pensantes plumes habituées à l’encre
sympathique et à qui Hakim semble dire : «J’arrêterai de crier «d’ouvrir
ma gueule», seulement quand ils (ceux qu’ils brocardent chaque jour dans
ses chroniques) s’arrêteront de nous pourrir la vie».
Le Soir d’Algérie : De la chronique journalistique, tu passes au roman,
mais la réalité décrite est quasiment la même. Qu’est-ce-qui motive donc
ce passage à un registre d’écriture ?
Hakim Laâlam : La chronique est une réaction quotidienne à une
actualité. Dans Rue sombre, au 144 bis, nous sommes dans une autre forme
d’élaboration scripturaire, à la forme romanesque où il y a macération
de cette actualité ; c’est cette matière-là que j’essaie de régurgiter
en m’étalant sur le long terme et sur le mode romanesque et de la
narration. On n’est pas du tout dans le même registre d’écriture et
d’expression avec la chronique qui est un cri, l’expression d’une
exaspération journalière et ressentie au jour le jour. Le roman est un
exercice qui consiste à structurer cette colère, de la mettre en mots
pour donner forme à une histoire. Mais il ne faut pas s’y méprendre,
tout n’est pas actualité dans mon roman ; mon travail part, d’abord,
d’une fiction, Selim, le personnage central de mon roman et qui est
journaliste, n’est pas nécessairement moi, ce n’est donc pas de
l’autofiction. L’autre personnage décrit n’est pas nécessairement la
représentation de celui à qui l’on pense. Toute la différence entre le
roman et la chronique réside à ce niveau.
Par quoi peux-tu expliquer l’engouement des gens pour tes chroniques et
tes sorties publiques pour les ventes-dédicaces de tes livres ? C’est
seulement ton talent de chroniqueur, ton humour et ton style provocateur
qui attirent les gens, qui te valent cette popularité ?
Je n’ai pas d’explication plausible qui me permettrait d’appréhender la
réalité, de façon concrète. En revanche, ce dont je suis sûr, c’est que
je me nourris de ces moments-là. Ce sont ces rencontres, cette proximité
avec les gens, mes lecteurs qui me donnent la certitude et l’envie de
continuer. Ma très grande angoisse, je te le dis tout de go, c’es le
jour où je vais me rendre compte que j’écris pour une poignée de
personnes des salons algérois, pour deux ou trois personnes de la
nomenklatura. Ce genre de situation ne m’intéresse pas. Le jour où je
commencerai par m’apercevoir que mes écrits ne sont appréciés que par
une poignée de réfugiés dans les salons d’Alger, j’arrêterai ce métier.
Mon bonheur, c’est de voir les gens défiler et venir d’horizons divers
pour se faire dédicacer mes livres, cela suffit à mon bonheur. Ce genre
de spectacle, c’est comme un produit dopant que je m’injecte
régulièrement et me donne l’envie de continuer.
Les gens trouvent, peut-être, en toi une sorte d’exutoire à leur
malaise. Tes chroniques et tes écrits seraient une réponse à une
angoisse vécue au jour le jour ?
Mes chroniques ne sont que ça ! La raison en est toute simple : les gens
n’ont pas d’endroit, de cadre où exprimer leur angoisse. Si je peux
être, quelque part un petit balcon, un balcon même fragile où les gens
peuvent s’accouder, dire leur angoisse, tant mieux, c’est tout bénéfice
pour moi. Et ça, vois-tu, ça n’a pas de prix.
Rue sombre, au 144 bis, d’aucuns ont pu voir à travers ce titre de ton
roman une allégorie sur l’impasse historique dans laquelle se trouve
l’Algérie aujourd’hui.
L’Algérie dans une impasse, c’est presque une lapalissade ! Du reste,
les gens n’ont pas attendu mon roman pour s’en apercevoir. Notre pays
est dans une impasse pas seulement pendant cette dizaine, quinzaine ou
vingtaine d’années, il y est pendant longtemps. Bien évidemment que le
titre de mon roman évoque cette situation de blocage historique mais en
même temps, si on se donne la peine de faire une petite analyse iconique
de la couverture, on se rendra compte qu’il y a, en effet, une impasse
en haut de laquelle figure un escalier qui donne sur une lueur de
lumière. Ce qui veut dire, pour moi, qu’il y a une fenêtre ouverte sur
l’espoir et que l’Algérie peut s’en sortir.
Justement, quand est-ce que Hakim Laâlam s’arrêtera de fumer du thé ?
Pourra-t-on un jour rire autrement de nous-mêmes, à travers tes
chroniques qui sont pour le moment empreintes de pessimisme, d’une sorte
de «dégoût», si je peux me permettre l’expression?
J’espère que mes chroniques ne sont pas simplement que du «dégoût». Il y
a de la colère, de la joie aussi, des fois, de l’espoir.
J’entends par dégoût ces attitudes comme le désenchantement, le
désespoir qui sont véhiculées à travers les mots de tes chroniques : «Je
continue à fumer du thé, le cauchemar continue, cette métaphore exprime
bien une ritournelle, c’est le malheur qui tourne en boucle…
J’espère de tout mon cœur que ce n’est pas une ritournelle. Le jour où
ça sera vraiment le cas, car ça sera de la redite, du déjà-dit, il
faudra que j’arrête, que je change de «crémerie», que je fasse autre
chose. Je ne pourrai m’arrêter que le jour où les gens ne viendront plus
aux séances-dédicaces de mes livres. Cela voudrait dire, alors, que les
gens ne se retrouvent plus dans mes écrits. Je vais donc droit devant,
pour le moment. Car même le cauchemar dans lequel ils nous font vivre
est en constante reproduction, il se métastase. Ils inventent toujours
des perspectives à l’ignominie. Ils ne sont pas monocordes dans leur
répression et leur manière de cadenasser la société, ils inventent
toujours des recettes d’enfermement, de nouvelles procédures de
castration. Nous aussi, on doit réagir de façon renouvelée. A cette
situation, on est en droit de riposter et de réagir en créant des
espaces de cri, de «gueulante».
Un mot, pour finir cet entretien...
C’est un peu béat de le dire mais j’éprouve toujours le même plaisir à
me retrouver dans la librairie d’Omar Chikh à Tizi-Ouzou. C’est un
espace qui ne fait pas de chichis, où l’on est reçu à la bonne
franquette. Le public, quasiment le même, est toujours là à chacune de
mes ventes-dédicaces. Comment ne pas se sentir à l’aise dans cet espace
? Moi, je suis aux petits oignons !
S. A. M.

Categorie(s): culture

Auteur(s): S. A. M.

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