Entretien : HAMID LOUNAOUCI AU SOIR D’ALGÉRIE :: «Toute une génération d’Algériens est traumatisée par la violence»

Lesoir; le Mardi 25 Decembre 2012
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Entretien réalisé par Kamel Amarni
Ancien ministre des Transports dans les gouvernements successifs de
Ahmed Benbitour et de Ali Benflis de décembre 1999 à mai 2001, Hamid
Lounaouci est également un militant de la première heure pour le projet
démocratique et républicain. Un parcours politique d’une trentaine
d’années, entamé au tout début des années quatre-vingt au sein du
Mouvement culturel berbère (MCB), avant de rejoindre le Front des forces
socialistes dont il finira secrétaire général mais qu’il quittera en
guise du soutien imposé au FFS par Hocine Aït Ahmed aux islamistes du
FIS, pour rejoindre le Rassemblement pour la culture et la démocratie.
Elu député en 1997 puis en 2007, il occupera plusieurs fonctions à
l’Assemblée comme au parti. Il décidera néanmoins de prendre du recul
par rapport à la vie partisane organique sans pour autant se déconnecter
de l’actualité politique, nationale et internationale. Loin s’en faut,
comme l’on se rendra compte à travers cet entretien où il décrypte
froidement mais avec une telle finesse, la situation politique très
complexe prévalant en Algérie et alentour…
Le Soir d’Algérie : L’Algérie vient de connaître deux élections
fortement marquées, selon certains acteurs politiques, par l’abstention
et la fraude. Quelle lecture en faitesvous ?
Hamid Lounaouci : Dans une situation normale, une élection est un
moment de convergence entre une classe politique et des citoyens
impliqués dans le destin de la communauté nationale. Le premier
enseignement que l’on peut tirer de ces élections, c’est, évidemment, le
peu d’intérêt qu’elles auront suscité. Ce phénomène n’est pas nouveau et
les raisons essentielles sont à rechercher, en grande partie, dans le
passé très récent de notre pays. Souvenons-nous d’ailleurs que, mis à
part l’élection présidentielle de 1995, le taux le plus élevé a atteint
47% lors des législatives de 1991, alors que même l’engouement pour la
politique était à son niveau le plus élevé. Sur le plan de la genèse de
ce phénomène, rappelons que la crise économique et sociale de la fin des
années 80, va révéler l’improvisation et l’inopérance des politiques
menées par un personnel programmé pour le contrôle et l’embrigadement
plutôt que pour l’anticipation et la rigueur. La chute du pouvoir
d’achat, le sentiment d’injustice et d’abandon finiront par créer un
fossé important entre les dirigeants et une population tenue à l’écart
de son propre destin. Les élites ou les segments de la société réputés
comme tels, qui auraient pu être un liant social ou même le moteur d’une
structuration citoyenne, sont en majorité absentes. Sans repères, sans
recours, la population répondra par les seuls instruments qu’elle
maîtrise : la contestation et le refus de tout ce qui émane de l’Etat,
notamment la participation aux élections. Un sursaut tout de même, lors
de la lutte anti-terroriste où des segments entiers de la population,
une partie de la classe politique, les médias et les services de
sécurité se retrouveront dans une même mobilisation patriotique. Les
taux de participation aux élections de 1995 signent avec éclat cette
confiance retrouvée. Elle sera de courte durée. Les institutions élues
qui auraient pu être une voie d’émancipation politique et citoyenne sont
redevenues des lieux où se signent les allégeances. En réaction, la
défiance populaire reviendra aussi. C’est dire que ce phénomène qui
perdure, ne cessera que lorsque les scrutins seront libres et honnêtes
et que la classe politique en redeviendra une avec des cadres et des
militants et non comme c’est le cas aujourd’hui, des rassemblements
hétéroclites d’individus flairant «le bon coup».
Ces élections se sont tenues dans un climat régional très tendu. Cela
a-t-il eu des conséquences dans notre pays ?
Peu en vérité. Rappelons tout de même que les révoltes en Tunisie, au
Yémen et en Egypte, dans tous les cas chevauchées par les islamistes,
ont installé des climats de guerre civile à nos frontières. Ce que
d’aucuns ont nommé «printemps arabe» s’est révélé très vite être le
tombeau des libertés pour lesquelles se sont sacrifiées des milliers de
personnes. Mais pouvait-il en être autrement lorsqu’on sait que les
seuls segments organisés de la société et qui bénéficient de l’aide
ouverte de certaines pétromonarchies, sont les groupes les plus radicaux
de l’islamisme. Nous connaissons très bien cela en Algérie, comme nous
connaissons, aujourd’hui, le résultat de ces révoltes : une instabilité
qui tend vers la chronicité que les Algériens connaissent et redoutent.
Puisque vous parlez de conséquences, je pense que ce climat délétère a
provoqué une réaction des pouvoirs publics, président en tête, par
l’annonce d’une série de réformes. Pour ma part, je persiste à croire
que si l’Algérie a été épargnée par ce séisme, ce n’est ni parce que des
financements importants ont été mobilisés pour les jeunes, ni parce que
de nouveaux partis ont été agréés, ni parce qu’une «politique généreuse»
de distribution de logements a été mise en place. La raison tient au
fait que toute une génération d’Algériens est traumatisée par la
violence et tient en suspicion ces révoltes spontanées, lassée qu’elle
est par le détournement de sacrifices souvent payés dans le sang. On
comprend dès lors, pourquoi la contamination n’a pas fonctionné et
pourquoi elle n’a pas influé sur le cours et les résultats de ces
élections.
Comment expliquez-vous que les islamistes aient sombré lors de ces
consultations ?
D’abord je relève que ces partis n’ont dénoncé la fraude que du bout des
lèvres. Les raisons du désaveu qui les a frappés est à rechercher dans
leur implication dans l’exercice du pouvoir depuis plus de 15 ans, des
piètres performances de leurs élus locaux, comme dans les contestations
internes qu’ils ont connues. Il est vrai que les promesses de paradis ne
tiennent pas lorsqu’on gère une APC ou un ministère. C’est aussi dans
ces résultats qu’on peut lire que même «boostés» à l’euphorie de la
victoire islamiste dans les pays voisins, ils n’ont pas pu enjamber la
méfiance de la population à leur égard.
Au regard de l’ensemble des résultats, pensez- vous que la multitude des
partis politiques nouvellement agréés a changé la carte politique
nationale ?
Ce n’est pas le moindre des paradoxes algériens. Le refus d’agréer des
partis politiques est illégal et même anticonstitutionnel, permettre
leur constitution, c’est ouvrir la boîte de Pandore d’où surgissent plus
de maux qu’il n’y en avait à combattre. Car, objectivement, quelques
structures mises à part, d’où viennent ces partis ? Représentent-ils un
courant de pensée, une école économique, une opposition qu’on nous a
cachés pendant des décennies ? Tout le monde sait que non. C’est pour
l’essentiel des organisations fantoches, qui n’ont retenu de l’exercice
de la politique que le côté pervers qui commence à faire école dans
notre société. La rapine et la corruption, souvent d’ailleurs accolées à
des profits délirants, contribuent à installer, dans de nombreux cas,
aux commandes des assemblées élues, des satrapes qui annihilent tout
espoir de développement, de service public ou tout simplement
d’amélioration du cadre de vie. Sans base militante, sans programme,
sans même une idée de ce qu’est la politique, cette caricature de vie
démocratique empoisonne et décrédibilise encore plus la classe
politique. Cette improvisation burlesque de partis rachitiques ayant
naturellement contribué à reconduire les segments habituels aux
commandes des institutions, aboutit à un résultat assez cocasse : un
pluralisme de droit, une hégémonie de fait, voilà mon commentaire.

Vous appartenez à la génération qui a été à l’avant-garde du combat pour
la démocratie, la liberté et les droits de l’Homme, quel poids
représente, selon vous, aujourd’hui ce courant dans le pays ?
Je tiens d’emblée à préciser que je ne regrette rien de mes engagements
au MCB, à la Ligue des droits de l’Homme ou les deux partis que sont le
FFS et le RCD. C’est une expérience peu commune pour qui sait mesurer
les nombreux sacrifices que cela implique pour les militants. C’est
aussi, malheureusement, des lieux où le pouvoir solitaire de la décision
politique, du pouvoir de désignation et de limogeage est une constante
largement partagée. Sur un plan plus politique, je déplore que le
potentiel de démocratie et de modernité porté par de nombreux militants
et qui représente une aspiration pour de larges pans de la société,
n’ait pas pu trouver un prolongement à l’intérieur même des structures.
L’instabilité organisée des cadres, l’outrance dans le discours et les
décisions erratiques sont autant de facteurs endogènes qui ont brouillé
l’image de ce courant. Le résultat est sans appel : une influence dans
la société relativement faible et des scores électoraux en deçà du
potentiel supposé. Les coups de boutoir du pouvoir et l’ostracisme dont
ont été victimes ces partis, sont une partie de l’explication, ils ne
sont pas toute l’explication. Quoi qu’il en soit, je mesure avec
lucidité à quoi la Nation algérienne a échappé au début des années 90 et
le chemin qui reste à parcourir pour que des institutions ayant comme
vertu cardinale une véritable ambition pour le pays, se mettent en
place. Nous sommes probablement à la veille de grands bouleversements
induits de fait par ce qui agite la scène mondiale et notamment
régionale, il appartiendra à chacun de se déterminer selon sa
conscience.
Abdelaziz Bouteflika annonce une prochaine révision en profondeur de la
Constitution. En tant que cadre ayant exercé une responsabilité dans
l’exécutif, quels sont pour vous les vrais enjeux de cette révision,
sachant que l’on parle déjà de consolidation du régime présidentiel à
deux mandats de sept ans et la création d’un poste de vice-président ?

Hors indiscrétions ou points de vue de journalistes, je n’ai à ce jour
aucune idée concrète de ce qui va être touché par cette révision. Je
peux vous répondre qu’une constitution, quelle qu’elle soit, ne vaut que
par l’application qui est faite des dispositions qui y sont contenues.
Cependant, il faut préciser que ce n’est pas la nature du régime, qu’il
soit présidentiel ou parlementaire, qui fait ou non la démocratie. L’un
comme l’autre peuvent accoucher d’une dictature. Pour ma part et en
raison de l’état actuel de la classe politique et de la société, un
régime parlementaire strict me paraît être porteur de graves dérives.
Cependant, le véritable enjeu se situe dans la constitution et dans le
dispositif légal qui encadre toutes les hautes fonctions. A ce titre,
alors que l’Algérie fête le cinquantième anniversaire de son
indépendance, le président de la République peut saisir l’occasion pour
une réforme qui installe définitivement la Nation et l’Etat algériens
hors des vicissitudes du temps et de l’humeur des hommes. Il a le
pouvoir et la responsabilité de hisser l’Algérie au rang d’un véritable
Etat de droit. Le respect et la promotion des droits de l’Homme,
l’égalité des citoyennes et des citoyens, la liberté de culte et les
moyens juridiques de sa protection doivent constituer le socle du
chapitre organisant les libertés. Le rôle de l’école, comme lieu de
savoir, d’acquisition de la connaissance et de civisme, devra
définitivement être énoncé et les enfants mis à l’abri des influences
politiques et idéologiques. La justice, objet de courroux populaire
légitime, doit subir une mue totale pour n’être qu’une institution qui
rend le droit au service exclusif du citoyen. J’ai conscience que cela a
été dit et redit, mais il existe toutefois des périodes qui peuvent être
plus propices que d’autres pour porter le changement vers le mieux.
Concernant le retour à deux mandats, j’estime que la limitation est en
soi une vertu. Notre pays ne vit pas en vase clos et les changements qui
bouleversent la carte géopolitique mondiale impactent inévitablement
notre société et nos institutions. L’alternance, surtout à ce niveau de
responsabilité, est une exigence de l’Etat moderne auquel nous aspirons.
L’allongement de la durée du mandat présidentiel et la création d’un
poste de vice-président me donnent à penser que ce qui est recherché
c’est des dispositifs politico-juridiques destinés à mettre en place une
plus grande stabilité. Le poste de vice-président quant à lui procède de
la même logique : la stabilité. N’oublions pas que dans les années 90,
l’Algérie s’est retrouvée sans aucune institution élue pendant près de 4
ans. Il y a quelques années de cela, l’état de santé du président avait
suscité débats, controverse et provoqué une inquiétude au sein de la
société. J’avoue, cependant, que ce qui me préoccupe le plus, c’est
l’encadrement constitutionnel de toutes les fonctions d’Etat.
Quelques mois nous séparent des prochaines présidentielles. Des voix
commencent déjà à s’élever qui pour demander un 4e mandat, qui pour
«vendre» d’autres candidatures. Pensez-vous que Bouteflika serait tenté
par un autre mandat ?
Vous me demandez de faire de la divination. La chose que je retiens
et qu’il me semblait avoir comprise c’est que le train des réformes
initiées par le président devrait trouver son aboutissement avec la
réforme de la Constitution. L’instrument des hommes politiques étant la
parole, je m’en tiendrais là. Je constate, par ailleurs, qu’aucun
candidat réputé potentiel ne donne des signes, même de pré-engagement.
Peut-être est-il trop tôt.
Le Nord-Mali est occupé depuis plus de 8 mois par différentes
factions islamistes qui y sèment désolation et terreur. L’Algérie
court-elle un réel danger et quel est selon vous l’approche qui
garantirait la sécurité du pays ?
De fait pour des raisons aussi bien économiques, politiques que
communautaires, la région du Sahel est marquée par une instabilité qui
n’est pas nouvelle. Dans les années 70, l’Algérie avait développé une
politique africaine aussi bien en direction des hommes politiques qu’en
direction des populations de cette région. Aide humanitaire et
économique, formation de cadres dans les universités algériennes,
présence active de nos ambassades, ont contribué à faire de notre pays
un partenaire incontournable et écouté dans cette région. L’abandon de
cette politique à partir des années 80 s’est aggravé avec la chute
brutale des ressources et l’explosion du terrorisme. Vingt ans d’absence
sur cette scène régionale ont réduit le poids et l’influence de notre
pays, au profit de vat- en-guerre, notamment Kadhafi. Mais la crise
paroxystique qui touche actuellement le Mali est la conséquence directe
de ce qui s’est passé en Libye. L’intervention militaire des forces de
l’OTAN a permis de faire tomber le régime de Kadhafi, mais a libéré un
marché gigantesque d’armes (y compris lourdes) accessibles à tous les
groupes terroristes. Ce que les stratèges appellent «le coup d’après» a
été volontairement ou involontairement ignoré. La solution militaire qui
semble, aujourd’hui, séduire certains y compris à l’intérieur du pays,
n’est certainement pas dans notre intérêt. Il appartient à l’ensemble
des institutions concernées par le problème de mobiliser leurs
ressources pour qu’une solution politique négociée soit trouvée. Reste
le problème des groupes liés à El-Qaïda auquel il faut réserver un
traitement particulier. Je le répète, et c’est ma conviction, qu’un
conflit armé à nos frontières sud peut avoir des conséquences
imprévisibles. Des dizaines de milliers de réfugiés et les risques de
«contamination» ne sont pas les moindres des dangers.
K. A.

Categorie(s): actualités

Auteur(s): K. A.

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