GUENZET: Le vieux rêve de M. le maire

Lesoir; le Lundi 24 Decembre 2012
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Le dos courbé, le pied traînant une discrète boiterie, il avance à
petits pas dans la pénombre nocturne du village de Guenzet des Ith Yaala.
Monsieur le maire d’il y a, à peine quelques jours, vient de quitter la
demeure d’un ancien administré qui lui a fait l’honneur d’une soirée
conviviale, entouré d’amis dont certains venus de loin et de fervents
admirateurs. On faisait amende honorable pour les déboires qu’il a subis
lors des dernières joutes électorales par des concurrents qui ont fait
du choix de l’invective injurieuse une arme de campagne. Dans
l’après-midi du vendredi 13 décembre 2012, les associations Azarith
Yaala, Ilm ou Amal, Jeunes d’Issoumar et El Irchad ont tenu toutes à
rendre hommage à ce maire de la proximité. A ce titre, la cérémonie
festive qui a eu lieu dans la salle du centre culturel, qui s’est avérée
exiguë pour la circonstance, rendait hommage à l’étudiant qui
interrompait ses études pour la cause nationale, au médecin qui
sacrifiait les dorures du confort matériel pour la santé publique et
dont il a été l’un des principaux bâtisseurs et, enfin, au cadre de la
nation qui dédaignait une retraite algéroise qui aurait pu être lustrée
pour revenir au nid d’aigle de Harbil où il vit le jour en 1931. On
oublie même qu’il a été pour beaucoup dans la victoire footballistique
historique de l’équipe nationale sur les Bleus lors de cette finale
mémorable des Jeux méditerranéens de 1975 en sa qualité de président de
la FAF (1971- 1974).
«Je viens acheter un sirop pectoral pour le mouton du voisin»
C’est donc à l’âge de 78 ans que Dr Amar Benadouda prend en main les
destinées électives de la commune. Les personnes qui se sont succédé
tour à tour au pupitre ont chacune évoqué une des facettes de cet
impénitent militant des causes justes. Le barde de la poésie populaire,
Abdelghafar Abdelhafid, venu spécialement de Bou Saâda, a mis
l’assistance en transe par une élégie épique dédiée au personnage.
Nadjib Athmani, président de l’association culturelle Ith Yaala, tint
quant à lui à rappeler l’immense humanisme de l’homme. Pour étayer le
propos, il narre un événement peu commun et dont il a été le témoin.
Nous citons : «Un jour, je l’ai vu presque courir pour arriver à temps à
la pharmacie avant sa fermeture. Je lui posai alors la question pour
savoir qui était malade ? Il me répondit : ‘’Le mouton de mon voisin… je
viens de lui acheter un sirop pectoral.’’ D’abord interloqué… je me
rendais ensuite à l’évidence que cet homme d’exception, ne peut être que
hors de portée de l’appréhension commune des choses de la vie. Comment
voulez-vous qu’un homme qui ressent la souffrance de la bête ne soit pas
sensible à la détresse humaine et par conséquent à son désarroi social
ou économique ?» L’orateur continuera son intervention pour dire : «Dans
le feu de l’action, les gens qui menaient campagne contre lui ne
trouvaient d’aspérité négative que dans l’âge avancé du personnage, ce à
quoi, il leur était opposé ceci comme réplique : ‘’Sagesse de l’aïeul et
vivacité du jeune.’’ Il tenait à la préservation de la préséance et en
toute circonstance. La liste indépendante menée par Si Amar qui avait
pour devise ‘’Essidk oua Al Amana’’ comportait 12 noms dont 4 femmes.
Issus de divers secteurs d’activité (éducation, santé, habitat,
enseignement supérieur), leur moyenne d’âge tournait autour des 40 ans.
Au cours de la campagne qui a consisté en conférences- débats en
direction des jeunes, il n’eut de cesse de dire : ‘’Je ne vous demande
pas de voter pour moi, mais je vous donne les moyens de réfléchir pour
prendre la bonne décision. La politique pour moi ne doit pas être
mensonge et manipulation mais, vérité, sincérité et bon sens’’».
Désenclaver les 20 villages et groupements humains
D’ailleurs, tout au long de son mandat électif, le Dr Benadouda qui a en
main tous les attributs scientifiques pour développer des thèses
alambiquées a toujours fait preuve de modération et de simplicité dans
le propos. Il nourrissait le généreux dessein de faire sortir sa
circonscription de l’isolement topographique qui la frappait, tel un
sort inéluctable. Il lance alors l’idée de la route des vallées pour
rallier dans de bonnes conditions de roulage et de sécurité, les grosses
cités urbaines de Sétif, Béjaïa et Bordj-Bou-Arréridj. Désenclaver les
20 villages et regroupements humains, par des routes carrossables.
Relier la commune au réseau national de distribution du gaz naturel.
L’adduction de gaz est déjà aux portes de Guenzet, le chef-lieu.
Susciter l’entraide communale dans l’entretien des routes et des écoles.
D’ailleurs, c’est à propos des écoles qu’il répliquait un jour, à l’un
des ses pairs d’une autre commune qui comptait fermer des établissements
pour insuffisance numérique d’élèves : «Tant mieux s’il n’y a que dix
élèves par classe, nous aurons au moins le ratio américain !». Fin de
citation. Le rêve de Monsieur le maire était d’implanter une nouvelle
agglomération dotée de tous les équipements socioéducatifs dont un lycée
technique à rayonnement régional. Il était convaincu que l’avenir
économique réside dans la formation des corps de métiers orientés vers
l’agriculture de montagne. La prospective de planification dictera
l’implantation d’un complexe sportif de préparation des élites sportives
et d’un hôpital spécialisé pour enfants asthmatiques. L’argumentaire
auquel s’adosse la proposition relève beaucoup du bon sens paysan que
d’une vision académique pointue. La clé en était : «Economiquement
pauvre, la région pourra vendre de l’oxygène qu’elle possède à
profusion.» Le rêve est à moitié réalisé puisque, cette extension
urbaine a bénéficié d’un Plan d’aménagement urbain (PDAU) approuvé par
les services compétents. Un bureau d’études de Batna serait, d’ailleurs,
en train de plancher sur le Plan d’occupation des sols (POS). L’œuvre de
Amar Benadouda reste certes inachevée, mais prégnante dans l’esprit
citoyen. Elle aura donné de l’espoir à cette multitude de jeunes qui
lézardaient, dans l’attente d’une partance. Une ancienne étude du Centre
national d’études et d’analyses pour la population et le développement (Ceneap),
qualifiait la région d'économiquement répulsive, chose sur laquelle
l’ancien exécutif communal construisit toute une stratégie de
développement pour la rendre, peu à peu, attractive. La démarche
linéaire, d’ailleurs, s’adressait d’abord aux autochtones, elle
suggérait, ensuite, l’aspiration par confluence incitative du petit
investissement externe. Les jeunes et les moins jeunes Guenzatis se
rappelleront, probablement, toujours de cette silhouette trapue dont on
distinguait, difficilement, les contours à travers le vitrage de
l’immense 4/4 qu’il conduisait lui-même. Il aimait toujours à parler des
20 villages des Béni Yaala qu’il tentait, inlassablement, de faire
sortir de l’isolement, d’abord, psychologique ensuite matériel. Féru de
belles lettres arabo-musulmanes, il déclame quelques strophes dont il se
rappelle encore. Faisant souvent référence à Si Khalfa son père, qui
après un bref séjour, dans les années trente, à Saint-Etienne, en est
revenu pour s’installer à La Casbah d’Alger. Amar, tout jeune, récitait
des versets du Coran au «Nadi Ettarqi» de Cheikh Tayeb El Okbi. Produit
d’une culture à facettes multiples, polyglotte avéré, Si Amar rappelle à
qui veut l’entendre que le legs paternel a consisté en une phrase :
«Issus d’une région pauvre, nous n’aurons que le savoir pour salut !»
C’est ainsi que le maire de Guenzet et depuis son investiture à la tête
de la commune en 2007, a fait organiser, tous les 16 du mois d’avril, la
manifestation culturelle commémorant Youm El Ilm. La devise en était «Ilm
oua Amal » (Savoir et Labeur). Depuis lors, universitaires, chercheurs,
hommes de l’art et journalistes ont appris à prendre la route de Guenzet
à partir de Bordj-Bou-Arréridj sur 42 km ou de Sétif sur 80 km.
Farouk Zahi

Categorie(s): voxpopuli

Auteur(s): Farouk Zahi

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