Ici mieux que là-bas: Balade dans le Mentir/vrai (39): Donc, l’ennui !

Lesoir; le Dimanche 21 Decembre 2014
2

Par Arezki Metref
arezkimetref@free.fr
Il
faut avoir connu le décor pour saisir vraiment ce que veut dire l’ennui.
Là aussi, je dois m’abandonner à croire à une conspiration du hasard.

Le décor, donc. Les rues accablées d’un soleil fétide de la ville
d’El-Harrach. Nous sommes au mois de juillet 1967, la Guerre des 6 Jours
a été perdue par l’égypte depuis moins d’un mois, et c’est comme un
sirocco déportant le sable rouge de la défaite dans le moindre
interstice des choses, et la moindre pulsation. Pour châtier l’ennemi,
le gouvernement a décidé le boycott des films américains et occidentaux.
Dans les cinoches d’El-Harrach, il n’y a que des films hindous,
égyptiens et soviétiques. C’est alternatif, c’est bien. Overdose !
Donc, l’ennui !
La canicule tasse le contour des objets, les vidant de leur matérialité.
On ne perçoit que des formes brouillées et inconsistantes. C’était censé
être les vacances. Ah oui ? Holidays ? Un long tunnel de jours équarris
sous des soleils obliques, une lumière à arracher la rétine –
réminiscence horrifique de l’incision au rasoir de l’œil dans Le Chien
andalous de Luis Bunuel avec la complicité de Dali –, et ce sacré
lambeau d’El Moudjahid plaqué contre le mur par un vent archiviste.
Chaque fois que je pense à cet ennui qui habita l’adolescence dans
l’Algérie de Boumediène, je revois le vent soufflant du Sud et cette
page de journal punaisée par une force éolienne.
Donc, l’ennui !
Comment le combattre, le descendre, l’annihiler, le pousser à rendre
gorge ?
Faut pas essayer une guerre des 6 jours contre lui… Le 7e est fatal !
Reste la lecture. Mais quoi ? Relire les antiques reliques du Vieux où,
à l’hémistiche des alexandrins, se niche une sorte de terre promise qui
dégage une vapeur soporifique ? Farfouiller dans les «hendécasyllabes de
Dante et les hexamètres de Virgile» ?
Donc, l’ennui !
Peut-être est-ce le énième commandement, nulle part écrit et partout
introuvable, qui guida mes pas vers cette librairie sur la place
d’El-Harrach, près de la poste, à la recherche de quelque livre
susceptible de chasser l’ennui comme les effluves de citronnelle
chassent les moustiques prospérant dans les marigots de l’oued.
Donc, l’ennui !
Et cette fois-ci ce n’était plus cette chose dématérialisée qui avait le
pouvoir de te soustraire au monde et de te le rendre pénible et fade.
C’était L’Ennui de Moravia.
J’ai sauté sur le livre avec l’espoir d’y trouver un remède contre ce
mal dont on ne connaît ni la symptomatologie ni la thérapie. Je me suis
assis sur un banc du square Altairac face au collège Laverdet – temps
béni, en dépit de tout, où on pouvait encore s’asseoir sur un banc, un
livre à la main, sans passer pour un extraterrestre.
Le décor, encore ! Ce banc vert à la peinture légèrement écaillée, le
soleil qui t’enserre les cervicales dans un étau de feu, des vapeurs de
lave volcanique flottant au-dessus de la margelle de tes yeux, et ce
livre – L’Ennui de Moravia – qui s’avère, à la lecture, ni le remède ni
le mal, mais qui produit le trouble effet d’épaissir l’ennui et de lui
donner une adresse.
Pas besoin de chercher ailleurs. L’ennui n’est ni dans le soleil qui
ruisselle comme une coulée de guimauve, ni dans ces rues qui dessinent
la topographie coincée du cul-de-sac, ni dans ce sirocco transportant
les métaphores qui rendent le monde supportable. L’ennui est partout et
tu ne peux lui échapper, parce qu’il est en toi. Il est toi.
Et voilà comment un jeune lycéen à peine lettré, misérablement outillé
pour déchiffrer en l’œuvre littéraire l’embellissement du néant et de
l’évanescence, en vint à faire d’un livre profondément fastidieux une
source de paradoxale jubilation.
Donc, l’ennui !
Et cette fois-ci devenu une métaphysique. Eh oui, une métaphysique !
Rigole pas ! A cette époque, ça paraissait barbant. Davantage de goût
pour San Antonio et les péplums. Je préférais Daracing, ce Roméo hindou
bâti comme Héraclès, qui chantait comme Joselito, à Dino, le peintre
raté de 35 ans, riche bourgeois romain, fâché avec la réalité, tel que
le décrit Moravia. Pourtant, anesthésié déjà par l’ennui indéfinissable
qui servait de placenta à notre quotidien, j’affrontais avec vaillance
les pentes vertigineuses de l’ennui, état cérébral que Moravia se
délecte à distiller. Dieu, que cette lecture était monotone et en même
temps hypnotique.
Donc, l’ennui !
Les mots, les images se mirent à résonner, extrayant du sens d’un vieux
silence engourdi qui désynchronisait le réel. Cette distorsion entre le
regard et la mire, c’est ce que Moravia appelle l’ennui. Ce n’est pas le
contraire du divertissement ou de l’occupation. C’est plutôt cette forme
molle d’incommunicabilité qu’est l’absence de rapport d’un être humain
avec les choses. C’est l’ennui tel que vu par Moravia qui pressa la
gâchette de l’arme de Meursault dans L’Etranger de Camus.
L’ennui, c’est une autre façon de raconter l’histoire du temps, et même
celle de la montre. Qui mieux que Dali, habillant d’extravagance l’ennui
de sa vie, a illustré cette anomalie par ces images ? Ce n’est pas le
temps, notion immatérielle, qui coule mais la matière dont est faite la
montre, objet parfaitement palpable.
Je ne sais pas si je peux pousser la réflexion jusqu’à appliquer cette
observation de Moravia à l’époque Boumediène : «L’ennui érige en système
l’incommunicabilité non seulement entre le dictateur et les masses, mais
entre les citoyens eux-mêmes, comme entre eux et le dictateur.»
Boumediène était-il un dictateur ? Je ne m’aventurerai pas à l’affirmer,
mais en revanche, ce que je peux dire avec certitude, c’est que le
projet national qu’il exaltait tournait comme une toupie sur une terre
tapissée d’ennui.
A. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): A. M.

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..