L’entretien de la semaine : Amel S., psychologue clinicienne du secteur public, spécialisée dans le milieu scolaire, au soirmagazine : : «L'esprit de concurrence fait subir les effets de stress aux parents et aux enfants»

Lesoir; le Samedi 20 Decembre 2014
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Par Noureddine Guergour
Les spécialistes dressent un état des lieux sombre de l'école
algérienne et ses conséquences sur les élèves et leurs parents. Ces
derniers sont stressés, car hantés par les résultats scolaires de leurs
enfants, un stress permanent qu'ils transmettent à leur progéniture. S.
Amel, psychologue clinicienne du secteur public, spécialisée dans le
milieu éducatif, a décortiqué ce phénomène en répondant à nos questions.


Soirmagazine : Le stress est-il un «phénomène» nouveau ?
S. Amel : Pas forcément, parce que l’école depuis les temps les
plus éloignés a été toujours source de pathologies d'ordre
psychologique, notamment pour les élèves et les parents qui se rendent
mutuellement la vie infernale.
Il est question de changement de comportements. Crispation, énervement,
insomnie sont les signes les plus fréquemment décrits dans ce genre de
problèmes. Mais finalement, le stress des uns provoque l’angoisse et le
stress des autres, il s'agit vraisemblablement d'un interminable circuit
infernal. Donc, le stress lié à l'école à toujours existé. Et il a été
aussi la cause de plusieurs problèmes et de conflits sociaux. Mais je
dirais qu'aujourd'hui la situation a relativement pris de l'ampleur. Les
temps ont changé.

On a comme l’impression que les parents d'aujourd'hui sont différents
de ceux d'il y a 30 ans...
Exactement, comme je viens de le dire, les temps ont changé et la
qualité de l'enseignement ne semble plus être importante pour les
familles d'aujourd'hui. Avant, les parents étaient préoccupés par la
réussite et l'accomplissement d'un cursus scolaire de qualité, ils
incitaient donc leur progéniture à travailler avec assiduité, à bûcher
et à suivre régulièrement leurs cours.
A cette époque, c'était la seule recette de la réussite. Aujourd'hui, on
a affaire à des parents inquiets et stressés. Ils mettent une pression
intense sur leurs enfants. Ils utilisent tous les moyens possibles pour
garantir leur réussite : les cours de soutien, les moyens les plus
sophistiqués, les distractions onéreuses... au détriment du niveau et de
la confiance en soi. On dit souvent : à chaque temps ses mœurs.

Et les enfants ont-ils changé ?
Cela va de soi, effectivement nous assistons à un grand changement de
comportement chez les jeunes, aussi bien à l'école que dans la rue. Tant
que notre système éducatif ne prend pas en considération tous ces
facteurs, l'on se demande jusqu'où peuvent aller nos enfants scolarisés.
Tout porte à croire que pour bon nombre de jeunes, l’école n'est plus un
lieu où règne la discipline pour pouvoir y acquérir le savoir et
apprendre les bonnes conduites. Pour eux, l’école est synonyme de la
bonne note et rien que la bonne note pour satisfaire leurs parents. Et
pour cela, tous les moyens sont bons. Copier sur un camarade, ou faire
passer des bouts de papier n’est plus à la mode. Ces jeunes font preuve
de beaucoup plus d’imagination, ils sont communément appelés «les
connectés». A mon avis, ces comportements démontrent l'intensité de la
pression exercée par les parents sur leurs enfants scolarisés. Il s’agit
d’une situation préoccupante, qui se répercute sur le niveau de la
génération de demain. Quand il s’agit de s'adonner à la concurrence
déloyale pour avoir les bonnes notes, il semble qu'il n'y a plus de
limites chez les élèves. C’est ce que nous confirment certains
professeurs. Ces derniers se disent choqués par ce que peuvent faire les
élèves pendant la composition. Par exemple, une enseignante du moyen
nous a raconté qu’un jour elle a surpris son élève en train de tricher
avec son téléphone portable en plein examen. Ce dernier lui aurait tout
simplement lancé qu’il est obligé de faire ça, car il a peur d'annoncer
à sa mère une mauvaise note. Finalement c'est l'esprit de concurrence
qui fait subir les effets de stress aux parents et aux enfants. Ces
comportements auraient atteint leur paroxysme et ceci serait le résultat
de certaines défaillances dans notre système éducatif.
Comme si l'esprit d'émulation, de concurrence a atteint celui des
parents. Quelle est votre analyse ?
Ces dernières années, notre système éducatif est devenu, par la force
des choses, un système envahi par une concurrence qui est le plus
souvent déloyale. Les parents sont hantés par le culte des bonnes notes.

Une situation qui les rend intolérables avec leurs enfants. Cela
explique la forte dose de pression exercée par ces derniers sur les
enfants scolarisés. Une pression qui atteint son paroxysme à l'approche
des examens.
Finalement les parents cherchent l'idéal et l'excellent, à tout prix, en
imposant à leurs enfants des méthodes de travail, des cours de soutien
et malheureusement, certains franchissent le Rubicond en les incitant
même à tricher, quitte à dépenser des sommes faramineuses pour
l'acquisition des moyens les plus sophistiqués, utilisés pour ces
méthodes frauduleuses. Durant mon parcours professionnel, j'ai recueilli
plusieurs témoignages, comme par exemple, une mère qui dit n'avoir pas
fermé l'œil toute la nuit, par peur que sa fille échoue, ou ce père de
famille qui voulait absolument que son fils obtienne une bonne moyenne
pour suivre des études de médecine. C'est en quelque sorte une forme
d'égoïsme qui domine l'esprit de bon nombre de nos familles.

La course derrière les bonnes notes est devenue une obsession chez
les parents au détriment du savoir. Comment en est-on arrivé là ?
Je sais que c'est très lourd de sens de dire qu'aujourd'hui, les enfants
sont devenus un outil entre les mains des parents. Mais cela pour
prouver que depuis plusieurs années une véritable course aux bonnes
notes a été engagée par les tuteurs, d'une façon permanente, dans le but
de garantir à leurs enfants des études supérieures dans des spécialités
prestigieuses, du moins c’est ce qui se trame dans leur esprit. Mais
malheureusement aucun intérêt n'est accordé à la qualité de
l'enseignement. C'est une concurrence déplorable, qui perturbe fortement
la mission de l'école, notamment celle de préparer nos jeunes à la vie
estudiantine mais surtout à affronter, plus tard, le monde
professionnel.
Ces attitudes seraient quelques-uns des maux et dysfonctionnements de
notre système éducatif, qui est devenu aujourd'hui source de stress et
d'angoisse pour tous. La sonnette d'alarme est donc tirée pour
réhabiliter l'école algérienne, supposée être la source de tous les
progrès et du savoir.

Quels conseils donneriez-vous aux parents pour une vie plus
harmonieuse et moins stressante ?
C'est tout à fait normal de voir des parents qui s'inquiètent de
l'avenir de leur progéniture et qui s'investissent à fond pour la
réussite d'un bon cursus scolaire. Surtout que les jeunes ont
incontestablement besoin d'un soutien moral, notamment celui des
parents. Mais je tiens à les mettre en garde contre certains
comportements : éviter de prendre certaines décisions à la place de
leurs enfants, ne jamais leur imposer des conduites particulières, donc
se tenir un peu à l'écart.
Mais je tiens aussi à attirer l'attention des parents sur certaines
attitudes, comme par exemple revivre leurs propres expériences et
revenir sur certaines situations similaires, qu'ils ont vécues à un
certain moment.
Aussi il faut faire des efforts considérables pour ne pas subir le
stress de leurs propres enfants, surtout à la veille d'un examen, cela
les perturbe énormément, en aggravant leur angoisse. Mais je reste très
pessimiste, car la situation est plus compliquée qu'on ne l'imagine, et
je reconnais donc qu'il est très difficile de remédier rapidement à ce
problème, du fait que ces derniers temps, de tels comportements sont si
fortement ancrés dans notre société.
Comme dit notre proverbe : il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas
entendre... Toutefois, l'espoir est permis, à condition d'engager un
processus où toutes les parties concernées doivent s'impliquer dans un
dialogue fructueux.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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