L’ENTRETIEN DE LA SEMAINE : ENTRETIEN AVEC MESSAOUDI AHMED, PSYCHOLOGUE PRINCIPAL AU CENTRE INTERMÉDIAIRE DE SOINS POUR TOXICOMANES (CIST) DE BOUIRA, AU SOIR MAGAZINE: «La thérapie, l’unique clé de salut pour les toxicomanes»

Lesoir; le Samedi 29 Decembre 2012
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Entretien
réalisé par Katya Kaci
Dans cet entretien accordé par Messaoudi Ahmed, psychologue
clinicien de santé publique et responsable de la cellule d’écoute
psychologique au Centre de soins pour toxicomanes à Bouira, nous
mettrons l’accent sur cette structure qui a ouvert ses portes il y a
près d’une année et aussi sur ce mal social, la toxicomanie, qui ronge
de plus en plus de jeunes Algériens pris en étau entre dépendance et
tabou social, une spirale infernale qui empêche toute tentative de
sortie et de rédemption.Soir magazine : M. Messaoudi, pouvez-vous, en quelques lignes,
présenter le Centre intermédiaire de soins pour toxicomanes de Bouira
pour ceux qui ne connaissent pas encore son existence ?
Messaoud Ahmed : Le centre appelé CIST a ouvert ses portes en mai
2012 ; il est constitué de plusieurs infrastructures mises en place afin
de répondre à tous les besoins des personnes qui désirent des réponses à
leurs questions, et surtout une solution à leurs problèmes concernant la
drogue. Ainsi, le centre comporte un bureau de consultations et d’écoute
psychologique tenu par deux psychologues cliniciens en plus de trois
psychologues en formation ; une équipe qui suit en parallèle une
formation en psychiatrie dans le domaine de la thérapie toxicologique
auprès du docteur Zergouni. Le centre compte également un cabinet de
médecine générale, une assistante sociale, une salle d’ergothérapie, une
thérapie qui se caractérise par l'éducation, la rééducation, la
réadaptation ou encore la réhabilitation par le biais d'activités de la
vie quotidienne (soins personnels, travail et loisirs), une
bibliothèque, un cybercafé, une salle de thérapie de groupe, un
laboratoire d’analyses médicales, ainsi qu’un bureau destiné au
personnel administratif et un bureau d’accueil et d’orientation. Le
centre est ouvert de 8h à 16h30 ; les patients se présentent sur
rendez-vous pour suivre des thérapies quotidiennes et un suivi
personnalisé. Pour le moment, seule une quinzaine de patients ont
franchi les portes du centre, et je dois reconnaître que c’est plus par
curiosité que dans l’intention de suivre une thérapie.
En tant que praticien et citoyen algérien, à quoi pensez-vous que
serait dû ce manque d’intérêt de la part des toxicomanes de Bouira ?
Je travaille dans ce centre depuis son ouverture, mais j’ai derrière
moi plus de 20 années de métier. J’ai pris en charge des centaines de
cas plus différents les uns que les autres, et à ce titre, je pense être
capable de discerner, un tant soit peu, le fond de la pensée populaire
algérienne, c’est-à-dire que pour la grande majorité des citoyens
algériens, la toxicomanie n’est rien d’autre qu’une déviation malsaine
et volontaire de ceux qui la subissent. Elle constitue donc un tabou
qu’il n’est pas facile de reconnaître autant de la part du toxicomane
que de son entourage. Il est de ce fait très rare de voir quelqu’un se
présenter chez nous pour traiter son mal, d’une part. D’autre part, il
faut savoir que les gens ressentent une réelle crainte à l’égard de
cette entité pathologique, car oui, la toxicomanie est une pathologie,
c’est pour cela que la plupart ignorent jusqu’à l’existence de centres
comme le nôtre, dédiés exclusivement à la thérapie de désintoxication.
Un vrai paradoxe comportemental, puisque depuis quelques années, les
consultations psychologiques se sont popularisées ; les gens consultent
volontiers des spécialistes pour traiter les nouveaux maux sociaux. Il
faut donc espérer une telle avancée pour la toxicomanie, d’autant plus
que sa prise en charge a bien évolué et que toutes les conditions sont
actuellement réunies afin d’apporter au patient une aide et un
traitement optimal pour le sortir de l’enfer de la drogue.
En parlant de prise en charge, vous dites qu’elle a bien évolué.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Evidemment qu’elle a évolué, mais je suis certain que la plupart des
gens ignorent cela. Ainsi, actuellement, les soins prodigués aux
toxicomanes sont régis par la loi 04-18 du 25 décembre2004 ; cette loi
considère la toxicomanie non pas comme un délit mais comme une maladie à
part entière. Pour ce faire, la législation algérienne a dû se mettre
aux normes internationales et distingue donc entre victime et criminel
en question de drogue, elle donne au magistrat la possibilité d’ordonner
une injonction thérapeutique, c’est-à-dire que l’accusé pour
consommation de drogue peut être contraint de suivre une thérapie de
désintoxication et lève les poursuites judiciaires contre la personne
qui se soumet à cette injonction. Par ailleurs, elle aggrave les peines,
en général, en ce qui concerne la vente de produits stupéfiants aux
mineurs ou à proximité des établissements scolaires et de formation.
Cette mise aux normes permet donc à ceux qui le désirent de se soigner
en restant à l’abri de toutes poursuites judiciaires.
Comment expliquez-vous la généralisation de la consommation de
stupéfiants, notamment au sein de la population jeune ?
Il est vrai que la consommation de drogue touche les jeunes plus que
les autres. Selon une récente enquête, 60% des jeunes Algériens, dont
l’âge varie entre 18 et 35 ans, consomment régulièrement de la drogue.
Une vulgarisation alarmante de ce phénomène dû à l’attrait d’une telle
consommation chez des jeunes curieux de faire comme les autres ou comme
les personnalités publiques occidentales qui n’hésitent pas à
plébisciter l’usage de la drogue qu’ils associent à liberté et rébellion
: des jeunes en quête de sensations fortes, de plaisir et d’évasion tant
pour échapper à certaines réalités, parfois amères, qu’en expectative
d’un avenir incertain. J’estime que la démocratisation de la
consommation de drogue s’est accrue, en premier lieu, en raison du passé
noir de l’Algérie ; les pouvoirs publics étant en guerre contre le
terrorisme ont manifesté une certaine tolérance, complaisance ou
peut-être négligence vis-à-vis du commerce de la drogue ce qui a permis
la propagation alarmante de la mafia de la drogue. Il faut aussi relever
la situation socio-économique qui prévaut dans le pays, car chômage,
pauvreté et échec scolaire sont autant d’éléments à prendre en compte
dans l’analyse du pourquoi d’une telle popularisation de la drogue.
Nous parlons de toxicomanes en abordant par exemple le cas de
certains jeunes qui fument quotidiennement des joints de cannabis ou
prennent occasionnellement d’autres drogues dites dures, mais
pouvez-vous nous éclairer sur la réalité de la toxicomanie. Comment
passe-t-on d’un fumeur qui maîtrise sa consommation à un junkie qui est
prêt à tout pour se procurer sa dose ?
Pour commencer, je vais vous donner la définition de l’OMS
(Organisation mondiale pour la santé) de la toxicomanie : «La
toxicomanie correspond à quatre éléments : une envie irrépressible de
consommer le produit en question, une tendance à augmenter les doses,
une dépendance psychique et parfois physique, des conséquences graves et
néfastes sur la vie de la personne aussi bien familiale, sociale
qu’économique.» Cela démontre malheureusement que la consommation de
drogue ne peut et ne doit être prise à la légère ; elle constitue un
réel engrenage qui se referme sur l’individu autant du point de vue de
la dépendance qui fait du toxicomane un otage de sa consommation en
termes de moyens financiers généralement consacrés exclusivement à
l’achat des drogues. Il existe aussi une dépendance psychique qui se
manifeste par des tensions internes qui ne se soulagent qu’après la
prise du produit psychotrope. La toxicomanie est également associée à
l’accoutumance, causée par la nécessité d’augmenter les doses pour
arriver aux mêmes effets que la première fois. Ensuite vient l’étape de
la tolérance, un état d’adaptation de l’organisme qui permet l’usage de
quantités de drogue de plus en plus importantes ; dans ce cas-là, la
propriété d’une drogue dont l’usage répété entraîne une diminution des
effets initialement obtenus, c’est pour cela qu’on dit que la
toxicomanie est un engrenage qui commence dès le premier joint et qu’il
n’y a pas de consommation mineure.
Revenons maintenant au CIST, pouvez-vous nous dire comment se passe
la prise en charge des éventuels patients que vous traitez au centre ?

J’aimerais préciser avant toute chose que la prise en charge d’un
toxicomane n’est pas codifiée, elle varie selon la personnalité du
toxicomane, du produit consommé (avec toutes ses spécificités) et selon
le thérapeute qui prend en charge le patient et cela afin d’atteindre
des objectifs qui sont entre autres l’arrêt de la consommation de drogue
à condition que le sujet adhère fortement à la thérapie, l’amélioration
de la santé psychique et physique : en traitant l’état de manque lors de
la désintoxication via l’écoute du patient pour l’aider à comprendre le
sens de ce qu’il fait et traiter ainsi les difficultés psychologiques
concomitantes et réduire le comportement à risque. Pour notre part, en
tant que praticiens du centre intermédiaire de soins pour toxicomanes,
notre mission se limite à la prise en charge médicale, psychologique,
psychiatrique et sociale ; le CIST accueille les patients en début de
traitement, des patients dirigés vers nous pour un traitement initial,
puis quand la cure de désintoxication s’impose, ils sont dirigés vers
les centres plus adaptés à l’internement ; il existe deux centres en
Algérie, Frantz-Fanon de Blida et Sidi-Chami à Oran. Pour finir,
j’aimerais lancer un appel pour le bien de tous les toxicomanes qui se
terrent dans l’ombre et souffrent dans l’indifférence de leur entourage,
je lance un appel à tous les praticiens du corps médical qui sont les
premiers à traiter des patients présentant des symptômes de dépendance
aux drogues, ils doivent les orienter vers des centres comme le nôtre
afin de prendre en charge leur mal et tenter d’y apporter une solution
adéquate. L’appel concerne également les simples citoyens qui
connaissent ou côtoient une personne qui consomme de la drogue et se
retrouve esclave de sa consommation ; il faut que chacun y mette du sien
pour réussir tous ensemble à mettre à terre un phénomène qui gangrène
notre société et le monde en général.

Categorie(s): soirmagazine

Auteur(s): lesoir

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