La peine capitale : un séminaire et des questions

Lesoir; le Jeudi 18 Decembre 2014
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Par Zineddine Sekfali
Je n’ai pas encore compris pourquoi la Commission internationale des
droits de l’homme, fut-elle un satellite ou une structure de l’ONU, a
choisi Alger pour organiser un débat sur la peine de mort, qu’il
faudrait, dit-on ici et là, abolir si nous voulons entrer dans la
«modernité» et être admis dans le club huppé des Etats dits civilisés et
des nations dites cultivées…

Ce colloque, n’en déplaise à ceux qui l’ont organisé et à ceux qui y
sont allés «répandre la bonne parole», est une incongruité. Si j’avais
une parcelle de pouvoir — pouvoir d’influence, s’entend —, j’aurais, en
guise d’ouverture des débats de ce séminaire, conduit les organisateurs
et les participants au pied de la plaque commémorative accolée à la
façade de la prison Serkadji (ex-Barberousse), pour y compter le nombre
d’Algériens qui y furent guillotinés entre 1955 et 1961… Cette liste
gravée sur le marbre n’est qu’un simple aperçu des atrocités commises
jadis en Algérie contre les nationalistes algériens par la puissance
coloniale. La liste des fusillés, égorgés, étranglés, noyés, enfumés,
battus à mort durant 130 ans est en effet horriblement trop longue.
Cette visite à Serkadji aurait été un grand moment de recueillement à la
mémoire de ces quelques Algériens exécutés dans cette prison et grâce au
sacrifice desquels nous sommes indépendants. Elle aurait été, de plus,
une invitation à la réflexion et une incitation à la modestie, adressée
à nos visiteurs.
En plus clair, j’aurais ainsi signifié à tous les donneurs de leçons
d’humanisme ou d’humanité d’être un peu moins condescendants vis-à-vis
de nous autres indigènes, autochtones qui ne sommes pas des Occidentaux.
J’aurais aussi tout entrepris pour qu’on y invitât à cette réunion de
distingués bien-pensants trois ou quatre représentants de pays qui n’ont
pas aboli la peine capitale, comme par exemple les Etats-Unis et le
Japon.
Que je sache, ces deux derniers pays sont plus civilisés, plus cultivés
et sans aucun doute autrement plus modernes que les pays dont sont
originaires ceux qui ont participé à ce colloque et qui y sont allés
avec beaucoup d’entrain étaler leur «bien-pensance», comme on dit
aujourd’hui. Ils ont participé et s’y sont, semble-t-il, comportés comme
à confesse, offrant le triste spectacle de ceux qui battent la coulpe et
se confondent en contrition, tels de pauvres pécheurs qui veulent expier
leur faute et se faire pardonner. De tels comportements sont le symptôme
d’une pathologie connue. Les psychothérapeutes la nomment : le complexe
d’infériorité. Au lieu d’accueillir et de prendre en charge un tel
séminaire qui, de toute évidence, n’est ni utile ni d’aucun intérêt pour
nous, nous aurions mieux fait de nous comporter comme ce grand prince
prussien qui refusa d’aller s’agenouiller devant le pape qui du haut de
son Saint-Siège lui avait enjoint de se rendre à Canossa, faire son
mea-culpa. Le prince exprima sa nette fin de non-recevoir en ces termes
: «Je n’irai pas à Canossa.» Cette courte mais très significative phrase
est entrée dans l’Histoire. Il n’est pas inutile de la rappeler, de
temps à autre, aux princes qui nous gouvernent ! Tant qu’à faire,
pourquoi ces bien-nommés séminaristes n’organiseraient-ils pas à Alger,
si l’envie les prend, d’autres colloques ou conférences internationales
sur l’euthanasie, ou sur l’avortement, ou sur le mariage entre
homosexuels, par exemple ? Et la liste est longue des grandes questions
de ce type qui agitent les «hommes et les femmes» du monde civilisé et
plus particulièrement les bonnes consciences qui peuplent certains
microcosmes et cénacles de l’Europe occidentale. Faut-il que nous, les
Non-Occidentaux, nous nous convertissions aux croyances et adoptions les
convictions des Occidentaux alors que non seulement nous ne les
partageons pas, mais qu’en plus, elles nous choquent et scandalisent
parfois ? On s’insurge en Europe et aux Amériques quand un musulman
consomme «halal», on traite comme une délinquante une musulmane portant
le voile ou le foulard qu’ils qualifient d’islamique.
A Paris, récemment, on a expulsé d’une salle de spectacle une Orientale
apparemment éprise d’opéra, parce qu’elle portait une tenue non conforme
aux us et coutumes des Parisiennes. Qui est le plus cultivé et civilisé
des deux, cette femme orientale qui apprécie l’opéra ou ce rond-de-cuir
de l’opéra Garnier qui l’a expulsée de manière aussi cavalière ?
Sommes-nous obligés de plaire aux Occidentaux et de nous soumettre à
leurs «normes», à leur mode vestimentaire, à leurs «us et coutumes»,
pour être «labélisés» cultivés, civilisés, humanistes modernistes et
pourquoi pas aussi démocrates ? La plupart des participants à ce
séminaire coorganisé, paraît-il, par l’ONU et l’Algérie auraient,
dit-on, condamné la peine de mort unanimement ou presque. Mais aucun des
participants n’a cru pertinent de rappeler l’insupportable «inhumanité»
des exécutions extrajudiciaires, à l’instar de celles de jeunes Noirs
américains abattus dans la rue, comme au temps des «cow-boys», à la
dégaine rapide, et des épouvantables affichettes «Wanted : life or dead»…
Qui parmi les participants à ce séminaire a pensé, ne serait-ce qu’une
seule minute, aux avions qui larguent encore de nos jours presque
quotidiennement à travers le monde leurs bombes et leurs barils
d’explosifs sur des civils, des femmes et des enfants sans défense ? Qui
a osé rappeler l’insupportable massacre de ces adolescents de Palestine
que des soldats en uniforme et en armes de l’armée israélienne tiraient
comme des lapins ? Pourquoi ce branle-bas de combat quand un condamné à
mort est exécuté quelque part dans le monde, et pourquoi fait-on profil
bas devant les exécutions extrajudiciaires de plus en plus fréquentes
dans des pays dits démocratiques et plus particulièrement dans le plus
grand et plus puissant d’entre eux ? La peine capitale n’est pas abolie
partout aux Etats-Unis, et dans les Etats de l’union où elle est abolie,
la police tire sur les Noirs comme Tsahal tire sur les jeunes
Palestiniens ! Qui a fait remarquer aux honorables fonctionnaires
onusiens venus pour conduire les débats, qu’aucun «terroriste
palestinien» n’est jamais pris vivant par les Israéliens ? Ils sont, en
effet, tous «abattus» et… les maisons de leurs parents rasées. C’est la
loi du talion avec responsabilité collective de la famille.
En vérité, ni la civilisation ni la culture ne sont l’apanage du seul
monde occidental. Dans son livre Origines, Amin Maalouf, écrivain
libano-français, membre de l’Académie française, fait dire à son
grand-père paternel Boutros, qui fut il y a deux siècles instituteur
dans un village de la Montagne, au Liban : «Le savoir est né en Orient,
avant de partir en Occident, et il devrait revenir chez les siens…
Enfants de mon pays… c’est vous qui avez donné à l’Occident son savoir,
c’est vous qui lui avez ouvert la voie. Moïse, le Christ et le Prophète
de l’islam étaient des vôtres de même qu’Avicenne et les siens…»
En effet, nous ne sommes pas, nous les Non-Occidentaux, sortis du néant.
Nous appartenons à des peuples qui ont un riche et dense héritage
civilisationnel ainsi qu’un ferme et incontestable substrat culturel.

De surcroît, nous sommes ouverts au progrès, à la modernité…mais sous
bénéfice d’inventaire. Ceci, pour les deux raisons essentielles
suivantes. La première est que la modernité ne charrie pas que du bon.
Elle a ses échecs, ses travers, ses défauts, ses vices et ils sont
nombreux.
La seconde est que nous avons, en tant que peuple, une identité, une
religion, des valeurs, des idéaux et des référents culturels et
historiques. De quel droit nous obliger à effacer tout cela et nous
faire autres ? Et par-dessus tout : comment ose-t-on demander aux
Algériens de choisir entre les prescriptions de Dieu contenues dans le
Saint Coran et les idées personnelles ou les convictions de tel ou tel
individu, qu’il se prétende fidèle croyant ou qu’il s’affiche
ouvertement en tant qu’athée ne croyant en rien et s’imaginant, avec
beaucoup d’arrogance, supérieur aux autres alors qu’ils sont ses
semblables ?
Pour conclure, je dirais que nous n’avions nullement besoin d’organiser
un séminaire sur la peine capitale pour nous sortir de l’impasse où l’on
s’est fourvoyé, en décidant par adoption d’un simple moratoire de
suspendre les exécutions capitales. En effet, nos tribunaux ne font
qu’appliquer la loi en prononçant des condamnations à mort. Ces
condamnations ne sont pas exécutées parce que le pouvoir exécutif refuse
d’appliquer la peine capitale pourtant prévue par la loi et décidée par
les juridictions. Il y a là, il faut bien en convenir, quelque chose de
kafkaïen et d’absurde. Or, il existe un moyen pour sortir de l’impasse
dans laquelle on s’est inconsidérément mis. Pour cela, il faudrait :
1- gracier tous les condamnés à mort et convertir les condamnations en
des peines privatives de liberté, le tout par des décrets présidentiels
;
2- engager, au plus vite, la révision des articles du code pénal et du
code de justice militaire qui prévoient abusivement la peine de mort ;
3- revoir les dispositions pertinentes du code de procédure pénale, pour
faire en sorte que la peine capitale, lorsqu’elle est expressément
prévue par la loi, ne puisse être prononcée par le tribunal qu’à
l’unanimité des magistrats et s’il y a lieu des jurés, qui composent le
tribunal ;
4- instruire les magistrats du ministère public, en attendant l’adoption
des amendements législatifs nécessaires, afin qu’ils s’abstiennent de
requérir la peine de mort contre les auteurs et complices de certains
crimes.
Z. S.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): Z. S.

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