Le retour à nos démons

Lesoir; le Samedi 20 Decembre 2014
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Par Nassira Belloula
Auteure
La condamnation à mort de Kamel Daoud nous renvoie horriblement dos à
dos avec nos démons. Ces démons qui n’ont jamais quitté nos esprits, nos
chairs et nos craintes. Et, aujourd’hui, ils reviennent ces démons, ils
se matérialisent de nouveau avec ce que nous redoutons le plus, nous
faire basculer encore et encore dans l’horreur. Apparemment, tous nos
morts n’ont pas suffi, toutes nos souffrances n’ont pas suffi, toutes
nos privations, nos exils, nos plaintes, nos fractures et déchirures
n’ont pas suffi.
La fatwa contre Kamel Daoud est plus que dramatique, car au-delà du
lâche appel au meurtre contre un romancier talentueux, franc et
courageux à défendre ses idées et ses principes, elle nous projette
violemment au cœur de notre tragédie passée. D’un coup, nous voici
revenus au début de la décennie noire, lorsque les fatwas et les
condamnations à mort pleuvaient, et mouraient sous les balles et les
couteaux des islamistes les meilleurs d’entre nous, nos plumes et nos
voix. Vingt ans plus tard, nos morts sont oubliés à coups de concorde
civile, de charte pour l’étrange paix, d’amnésie, de pardons arbitraires
et de tractions politiques perverses. Et, pire, nous les avons enterrés
pour mieux les piétiner ; voilà à quoi nous renvoie la condamnation à
mort de Kamel Daoud.
Nos larmes et la mort de nos hommes et femmes tombés sous le coup des
fatwas semblables à celle qui vient de mettre la vie d’un jeune homme
plein de vie et de talent en danger sont vaines. Sinon comment permettre
une telle dérive, après tout ce que nous avons vécu et subi dans notre
chair ? Comment peut-on permettre à un autre sinistre prédicateur de
nous renvoyer à ces années de braise ? Comment ose-t-il recommencer le
sinistre scénario en toute
impunité ? De quel droit décide-t-il de qui doit vivre ou mourir ?
Comment peut-il exiger la mort de Kamel Daoud dans un pays qui a connu
la pire des atrocités par la faute de ses semblables ? Qui blâme-t-on
dans cette dérive ? Qui est véritablement coupable ? Sommes-nous devenus
si amnésiques ?
Des questions qui trouveront des réponses dans ce que nous sommes
devenus vingt ans après la décennie noire. Une société qui a bridé sa
conscience, qui s’est islamisée, qui refuse la vie, l’intelligence,
l’amour, la réflexion, l’espoir, la tolérance, le pardon, l’innocence,
la modernité, la différence, la beauté car sans une telle société, ces
briseurs de vie et de rêves ne seraient jamais revenus parmi nous.
N. B.

Categorie(s): contribution

Auteur(s): N. B.

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