Le supportérisme sportif violent : à qui la faute ?

Lesoir; le Lundi 24 Decembre 2012
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Par
Belkacem Lalaoui
«Le sport dit la vérité de l’époque»
(R. Musil)
Les tentatives d’explications, quant au sens et à la fonctionnalité à
accorder au phénomène du supportérisme violent dans les stades, sont
multiples et parfois contradictoires. Elles tournent, des fois, au
préjugé sommaire et à la catégorisation hâtive. Dans l’imaginaire
collectif algérien, l’image du supporter violent est associée à celle du
hooligan anglais des années 1980, incarnant le «mal absolu» ;
c’est-à-dire la mauvaise image d’un individu déclassé, à la scolarité
ratée, de famille instable, délinquant dans la vie quotidienne et
étranger au monde du football. Il viendrait au stade uniquement pour y
commettre des méfaits. Plutôt que de n’avoir aucune identité sociale, il
préfère se réfugier dans une identité «négative» et provocatrice. C’est
ainsi que certains responsables politiques, voire une certaine élite
pédagogique professionnelle, se représentent le supportérisme violent
dans les stades de football, en Algérie : des groupes de jeunes
désœuvrés avec des déficiences morales, incapables de distance critique
avec le monde qui les entoure ; et qui vont au stade avec un besoin
inconscient de se battre, de casser et de choquer la conscience du
public. En somme, le match de football professionnel ne serait, pour nos
jeunes supporters, qu’un prétexte pour venir déverser un trop plein
d’énergie motivationnelle, commettre quelques méfaits et assouvir leurs
pulsions instinctives agressives et destructrices. Se dessine alors un
portrait archétypique du jeune supporter de football algérien, avec une
«prédisposition potentielle» ou une «prédétermination génétique » à la
violence. Ainsi, la violence du supporter est définie comme naturelle
(innée), plutôt que sociale (acquise). C’est là, nous semble-t-il, une
vision à la fois étriquée et dangereuse du problème. En effet, en
stigmatisant durement les jeunes supporters de football avec de
reposants et confortables préjugés, l’attention de la société est
détournée des autres institutions, telles que le club, la ligue, la
fédération, le COA, le MJS, etc., responsables en partie, elles aussi,
de cette forme de violence. Tous ces préjugés, formulés à coups d’idées
si générales, permettent l’éviction délibérée ou non de toutes les
institutions en charge de l’éducation du jeune supporter. Définir le
supportérisme violent dans les stades comme étant l’œuvre d’un ramassis
«d’idiots sportifs» ou de simples «délinquants durables», c’est,
implicitement présenter le reste du monde du football comme étant une
île de paisible sportivité et d’harmonieuse sociabilité. Ce type de
discours sert, généralement, à purifier un monde du football,
supposément, pacifique et fair-play. Il tend à dissimuler le mal, aux
multiples facettes, qui existe dans le football professionnel algérien.
Le supportérisme violent dans les stades ne peut être associé de manière
univoque et systématique à une causalité particulière : son étiologie
renvoie, toujours, à un faisceau complexe de raisons. En fonction du
type de société où il se manifeste, il traduit toujours une souffrance
sociale profonde de la jeunesse. Les «violents du stade» ne sont ni plus
nombreux ni plus dangereux, que ceux que l’on retrouve communément dans
le reste de la société ; ils y sont, tout simplement, plus «visibles».
C’est pour cette raison que la notion de «supportérisme violent» doit
être pensée dans toute sa complexité et finalement son aporie. Aucune
explication n’est vraiment exhaustive, aucune explication n’est vraiment
satisfaisante. Dans cette contribution, un premier volet portera sur une
description succincte du supportérisme extrême, tel qu’il se manifeste
dans le monde à travers deux modèles d’expression, et un second volet
sur les caractéristiques du supportérisme violent, en Algérie. Il ne
s’agit là ni de banaliser ni d’amplifier cette pratique sociale.
Les modèles du supportérisme violent
Plusieurs explications causales du phénomène supportérisme violent
sont avancées par différents auteurs et qui ont permis la mise à jour de
deux grands modèles : un modèle anglais des années 1980 (le
hooliganisme) ou supportérisme extrémiste avec une violence organisée et
préméditée, et un modèle italien (ultra) ou supportérisme extrême avec
une violence occasionnelle. De façon générale, le hooligan anglais et le
supporter ultra italien représentent deux types sociaux très différents.
Ces deux modèles se différencient, essentiellement, par le mode
d’organisation, le style de participation au spectacle, le type de
relations avec le monde du football et la manière d’appréhender la
violence. En se diffusant, ces deux modèles se sont combinés avec des
traditions locales et nationales pour donner lieu à plusieurs formes de
supportérisme, plein de sens et de réflexion et par voie de conséquence
à un champ inépuisable d’interprétation, d’études et d’analyses
différenciées pour la prise en charge de ce phénomène. Alors que
certains auteurs utilisent le terme «hooligan» pour désigner le
comportement extrémiste du supporter, qui se rend au stade pour alerter
la société sur le malaise social en cassant tout, les matériels, les
spectateurs et la règle du jeu ; d’autres recourent à des expressions
comme, «supportérisme extrême », «supportérisme militant», «supportérisme
violent», pour rendre compte de la diversité historique, géographique,
sociale et culturelle de ce phénomène. Le sociologue allemand, G.
Armstrong, comprend le «supportérisme violent» comme un phénomène
incluant la rivalité, la compétition et la mesure du courage.
Contrairement à une idée largement répandue, le but premier de ce type
de supportérisme n’est pas de commettre des actes de violence, mais
plutôt d’humilier, d’intimider, de disqualifier, de soumettre, les
rivaux. Dans les bagarres, l’objectif est de faire fuir le groupe
adverse. La «visibilité» et la «représentation de soi» sont deux
caractéristiques de démonstration de la virilité. Les groupes de
supporters, en situation d’exclusion sociale, recherchent dans le stade
une visibilité, qui leur est déniée dans la vie sociale. Le
supportérisme violent réunit, aujourd’hui, un ensemble très hétéroclite
d’individus, qui se rassemblent autour d’une même cause : défendre avec
passion tout autant leur club que leur équipe favorite. Si certains sont
des marginaux, la plupart de ces jeunes gens sont parfaitement intégrés
dans la vie sociale, menant une vie «normale», se métamorphosant
uniquement le temps d’un match. Dans cette perspective, le supportérisme
ultra italien est le plus organisé et structuré. Il se traduit par la
théâtralisation et la mise en spectacle des tribunes à travers
l’organisation de tifo : spectacles haut en couleur à l’aide de grandes
banderoles, qui reproduisent les emblèmes du club mais aussi des chants.
A travers un style délibérément agressif et une ambiance survoltée, les
supporters veulent rendre leur soutien visible et identifiable. C’est
là, nous dit Bromberger, «l’affirmation bruyante d’une identité mais
aussi la condition nécessaire de la plénitude de l’émotion». En ce sens,
le supportérisme ultra italien est créateur d’une atmosphère de
sociabilité et d’esprit de solidarité. Les jeunes supporters s’y
socialisent, y nouent des relations d’entente, des affinités, y
acquièrent des coutumes, s’initient à une culture de la fête sportive.
Les comportements outranciers, marqués du sceau de la parodie et le
recours au vocabulaire plein d’incivilités, relèvent surtout de la
provocation. Les ultras n’ont qu’une faible conscience politique : «Si
par leurs clameurs et leurs banderoles les militants des stades
amplifient, voire anticipent, les crispations politiques, c’est dans la
plupart des cas davantage pour s’en servir que pour les servir.» Le
supportérisme ultra, c’est un peu l’humeur chahuteuse de la jeunesse
italienne. En effet, à la différence des hooligans anglais, qui
utilisent la violence physique et s’adonnent à la dégradation de biens
et matériels, les tifosi italiens ont comme premier but la création
d’évènements spectaculaires, une chorégraphie et des rituels collectifs
d’encouragement. Pour moi aller au stade, dit un tifosi du club italien
Torino, «c’est créer une chorégraphie avec des banderoles et toutes ces
choses-là. On voit alors qui sont les plus forts ; il s’établit un
classement. Si tu as fait quelque chose de beau, la télévision le
reprend et montre aux autres clubs de quoi tu es capable». En Italie,
les associations de supporters ultras ont des droits et des devoirs,
fonctionnent comme de petites entreprises performantes, avec leur siège,
leur dirigeant, leur secrétariat, leur site Internet, leur attaché de
presse, leur designer, voire leur compositeur. Le style ultra est fondé
sur la visibilité et le folklore, sur des rites de masse impliquant un
important travail de préparation. Chaque groupe de supporters tente
d’apporter, avant et pendant le spectacle, sa touche singulière. La
violence ultra existe, mais la logique de passage à l’acte est
différente de celle propre aux hooligans. La psychologie des supporters
ultras est de naviguer, subtilement, entre «rébellion» et «dialogue». En
matière de «culture» et de «culte» attachés au football, on retrouve
cette forme de supportérisme ultra, à l’état de scribouillage, de
brouillon, d’esquisse inachevée, chez les supporters des grands clubs
algériens.
Les caractéristiques du supportérisme violent en Algérie
La question du supportérisme violent, associé au fait
spectacle-football, est plus que jamais d’actualité, en Algérie. En
référence aux deux modèles, que nous venons d’esquisser empiriquement,
le supportérisme violent algérien s’inscrit dans une rhétorique
d’opposition frondeuse aux autorités morales et politiques ; et dont les
significations se déchiffrent plutôt qu’elles ne s’affichent. En effet,
les incivilités entre groupes de supporters d’équipes adverses, les
provocations, les jurons, les insultes blessantes envers les joueurs ou
la région de l’adversaire, les agressions verbales ou gestuelles
immédiates et incontrôlées, les emblèmes provocateurs, les symboles
violents, le vocabulaire guerrier, les slogans subversifs, les jets de
projectiles et la perturbation des matches sont devenus une
caractéristique saillante du football algérien et les médias s’en font
largement l’écho. Cette forme de supportérisme est liée au «climat des
clubs» et à leur «gestion humaine». Des auteurs ne manquent pas de
souligner qu’il existe une «violence construite» par le club (Bodin,
Debarbieux, 2001). Autrement dit, on observe que la violence, qui se
manifeste au sein des enceintes sportives, reste fortement marquée de la
«pensée», des «manières d’être» et des «façons de faire» des clubs.
C’est ainsi que certains «milieux clubs» n’hésitent pas à se montrer
favorables à l’émergence de conduites violentes dans le jeu, et ce, par
la façon de présenter ou de se représenter l’adversaire, la localité, la
ville, la région, voire de concevoir la victoire. On peut imaginer donc
qu’il existe des clubs (joueurs, entraîneurs et dirigeants) plus enclins
à accepter et à légitimer des actes de violence, et d’autres dans
lesquels le respect de l’adversaire et des règles est plus ou moins mis
en avant. En Algérie, rares sont les clubs qui fonctionnent avec un
horizon idéal de valeurs sportives. Pour transformer la mentalité de ces
clubs, où l’agressivité et l’agression sont érigées en mode de gestion
dans les interactions sociales, il faudrait réinstaurer le règne des
véritables valeurs sportives ; ce qui nécessite une éducation de longue
haleine. Pareilles aux clubs, les associations de supporters ne
remplissent pas, elles aussi, leur rôle d’instrument de régulation de la
violence, au sein des enceintes sportives (rôle régulateur, canalisateur
et pacificateur). Elles ne s’organisent pas assez autour d’activités de
socialisation : apprendre par exemple aux jeunes supporters à se
rencontrer et à faire les choses ensemble. Chez elles, prédomine le
«culte fasciste » de la victoire pour la victoire. C’est un
supportérisme radical, avec un goût prononcé pour le désordre et la
destruction et dont la mouvance et la nébuleuse restent à déchiffrer. La
caractéristique de ce supportérisme, c’est un fort attachement au club,
le sens du défi et de la provocation virile. Le club est considéré comme
un outil symbolique, dont s’emparent les groupes de supporters pour
parler de leurs problèmes et de leurs fantasmes. C’est ainsi que la
victoire ou la défaite est perçue comme des symboles de la supériorité
ou de l’infériorité du club. La défaite est vécue comme une humiliation,
un déclin de l’estime de soi, un déclassement de la virilité, une
atteinte à l’honneur, que l’on doit vite «venger». C’est le temps des
«tribus » : celui de la violence émotionnelle, intestine, inassouvie,
infinie et interminable. La vengeance devient un acte juste et bon. Le
stade n’est plus perçu comme un édifice culturel, un lieu de
convivialité : c’est une zone de guerre, où l’on vient pour se battre.
Les tensions et les oppositions, entre les groupes de supporters, sont
légitimées par des rivalités enracinées profondément dans la géographie
et l’histoire du club, de la ville, de la région. Les clubs de football
algériens ne véhiculent plus les traditions festives, qui ont façonné
des formes spécifiques d’attachement à ces institutions. Leur insertion,
dans le tissu social, a considérablement diminué : ils ne représentent
plus un «produit culturel particulier», qui affecte et engage. Leur
fonctionnement est fait d’abus, d’excès, de déviations et de
perversions. Si bien que toutes les croyances intériorisées, qui ont
participé à leur grandeur antérieure, se sont trouvées peu à peu vidées
de leur substance et, simultanément, de leur puissance de mobilisation
émotionnelle. Les clubs de football sont devenus des lieux attitrés où
les individus agissent et parlent dans un «état second». On profère à
volonté des paroles inconvenantes : on insulte les responsables, les
joueurs, les arbitres, les entraîneurs, les journalistes, les médecins,
les gardiens, etc. Portant les stigmates de la société, le club de
football n’est plus un lieu de mobilisation collective, d’unité et
d’harmonie sociale : un domaine de culture. Considéré comme simple usine
à fric pour les uns, incarnant un foyer d’infection à l’intérieur de la
cité pour les autres, il ne représente plus, pour la population, une
vision éthique du sport, des hommes et des règles de l’existence
collective. Avec l’avènement d’un «professionnalisme flou», initié par
des organisateurs sans organisation, des réformateurs sans réforme, des
théoriciens sans théorie, des méthodologues sans méthode, le
supportérisme violent va s’amplifier. Pourquoi ? En effet, des villes
entières, qui jusqu’à présent s’ignoraient, vont s’affronter, par le
biais de la compétition sportive, sur leurs prouesses, leurs caractères,
leurs courages, leurs forces, etc. ; mais aussi sur leurs dissensions,
leurs querelles, leurs rivalités, leurs cruautés. Le match de football,
avec ses formes de mobilisation massive à l’échelle des villes, va
devenir une caisse de résonance des équilibres et des tensions sociales,
des divergences et des hostilités, voire des vieilles aspirations
sécessionnistes. Désormais, on va fraterniser sur la base du quartier,
de la ville, de la région. La «fraternité» ne sera plus que l’union d’un
groupe de supporters passionnés et violents, qui défendra son équipe,
son club, et rejettera tous ceux qui ne pensent pas et n’agissent pas
comme lui. Les rivalités régionales vont s’exacerber. Aujourd’hui, des
groupes de supporters seraient persuadés, que «ce sont toujours les
clubs de l’ouest et de l’est du pays qui coulent, jamais ceux du
centre». L’on retombe ici sur l’image du match de football comme moment
où la ville se rassemble et se donne en spectacle ; avec des passions,
de l’irrationalité, de l’éruptif, de l’imprévisible, mais aussi de
l’impensable et de l’indicible. C’est que le stade focalise, plus que
tout autre édifice, un sentiment de patriotisme local, laissant de ce
fait éclater les problèmes d’identité d’une communauté. Tout cela pour
dire que si l’on veut restaurer l’ambiance festive perdue et redonner au
club sa fonction première, qui est celle de créer la «vertu sportive»
(le respect des règles et des normes), les pouvoirs publics et les
autorités dirigeantes du football n’ont pas d’autre choix que celui de
s’adonner à un immense travail sociopédagogique, dans le milieu des
supporters et des clubs. Quant aux mesures sécuritaires et policières,
elles échouent de partout, lorsqu’elles ne sont pas accompagnées de
contreparties éducatives. On ne peut en effet combattre le supportérisme
violent, que si l’on consent à prendre en compte les associations de
supporters comme acteurs légitimes et incontournables dans la régulation
de la violence à l’intérieur des stades. L’Allemagne est le seul pays
qui a réussi à mettre en place une politique cohérente et intelligente
de gestion du supportérisme. Chez nous, peut-on aider les associations
de supporters à s’organiser, lorsqu’on est incapable d’entretenir le
«rectangle magique» d’un stade ?
L. B.

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Auteur(s): L. B.

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