LE VOYAGE

Lesoir; le Lundi 24 Decembre 2012
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Ce n'est pas le «voyage des comédiens», les ambulants
fabuleux, l'admirable leçon d'histoire et de mise en scène aux longues
séquences du film du grand réalisateur visionnaire, Théo Angelopoulos,
penseur moderne, fils de la Grèce. Ancienne contrée, de philosophes
qu'on ne cite pas, car nombreux, mais précieux ; de mythes fondateurs,
sources intarissables d'inspirations et d'écrits, même de nos jours,
pays du commencement de la civilisation actuelle, mais d'un voyage
ordinaire, tellement rapide qu'il ne forme, peut-être, que peu, mais
essentiel pour tisser des liens d'amitié entre les individus et les
peuples. De nos jours, tout voyage a un départ, localisé, daté, minuté.
Terre hammadite, aéroport Abane-Ramdane, une figure emblématique de la
Révolution algérienne. Un des héros, comme on en fera plus en cette
terre jonchée de tessons du moule brisé qui les formait. Le lieu est
d'une simplicité efficace. Un service impeccable, assuré par une police
des frontières qui veille au grain (surtout le plus mauvais), une douane
méticuleuse mais aimable, surtout les douanières, pour qui l'uniforme va
si bien. Sur le tarmac, entre chien et loup, les crêtes des montagnes
alentour se précisent en contre-jour. Soudain, le soleil rougeoyant est
happé par une main invisible et puissante, derrière les fantastiques
formes rocheuses. La nuit est là. L'avion décolle. Silence à
l'intérieur. En dessous, les sombres et nombreuses montagnes enlaçant
Béjaïa, sa baie et son port, éclairés de mille et une bougies aux
flammes brillantes. Signal et révérence, surtout, à la mythique montagne
silencieuse, enveloppée, à cet instant magique, du voile noir de la nuit
: Ma-Gouraya. Derrière les réacteurs grondant du transporteur, une
traînée de fils noués, coupés... renoués par des mains fileuses et
lieuses de la sagesse, pour consolider une trame favorable à de beaux
motifs de paix et d'union. L'aéronef se stabilise, une fois son cap de
croisière atteint. Clics des ceintures de sécurité, bavardages,
va-et-vient des hôtesses et des passagers, pleurs innocents d'un enfant.
Son père entame, à voix basse, une comptine pour l'emberlificoter puis
une berceuse pour l'endormir, sans résultat. Le chérubin, maître
chanteur, résiste.
Une voix mécanique : -Atterrissage dans quelques instants...
Un vieux enlève son chèche (turban) jaune et se coiffe d'une casquette,
tout en murmurant :
- C'est son tour !
Le silence s'installe, graduellement, dans les rangs jusqu'au fond de la
matrice mécanique. En bas, se déroule un tapis lumineux, pas nememchi,
naili ou kbaili, mais provençal. Exit alors pour tous. Un enfant, à la
tête pleine d'impressions indélébiles du pays natal des aïeux, revient
en courant, récupérer son dessin naïf (des collines, des nuages, des
arbres et une maison), oublié dans le ventre de fer, de fils et de
matière plastique. Ventre qui sera plein au prochain vol de retour,
demain à... 9h.
Ahmed Zir

Categorie(s): voxpopuli

Auteur(s): Ahmed Zir

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