Les choses de la vie: L'ange gardien de Ferhat Abbas s'est envolé !

Lesoir; le Jeudi 18 Decembre 2014
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Par Maâmar Farah
farahmadaure@gmail.com
Brahim
Boutmedjet n'est plus. Le moudjahid de la première heure, figure
emblématique de la région de M'daourouch, est parti rejoindre ses
compagnons d'armes. Il n'aura pas droit à une évocation, ni à la lecture
d'un message de condoléances du ministre des Moudjahidine au JT de 20h.
Ainsi partent nos héros. Ainsi sont partis Boudjemâa Aouadi, Moussa
Khadraoui, Mohammed Belhouchet, Amar Belhouchet, Guessouta, Sirine et
tant d'autres. Sur la pointe des pieds. Dans le silence des cimetières
accrochés aux flancs de ces djebels réveillés un moment de leur longue
sieste. Les cortèges funèbres se croisent parfois : ici on enterre un
nouveau martyr, un héros de cette autre guerre oubliée que mènent nos
enfants contre les émules de Ben Laden et de Ali Benhadj. Là, c'est un
vieux moudjahid, ratatiné par les ans et les souffrances d'antan...
Hier, comme aujourd'hui, nos montagnes livrent à l'Algérie ses gardiens
vigilants et à la République ses défenseurs patentés...
Si Brahim s'est éteint dans le silence de sa modeste demeure où son
alitement inhabituel inquiéta parents et amis. A plus de 80 ans, il lui
arrivait certes de ne pas sortir quelques jours, deux ou trois, pas
plus, couvant une grippe ou une maladie quelconque. Dernièrement, il
tomba et fut transporté d'urgence à l'hôpital de Constantine. Fracture
du fémur et longue immobilisation. D'habitude, il aimait s'asseoir au
milieu des clients qui fréquentaient son hammam situé au centre-ville.
Il évoquait avec ses vieux compagnons les hauts faits d'armes, les
séjours en Tunisie, en Libye et au Caire. Il parlait de Ferhat Abbès, de
son épouse et de leur petite fille. Il sortait quelques photos jaunies
par le temps... Mais il ne répondait pas à toutes les questions. Il
gardait les grands secrets pour lui, enfouis dans sa mémoire. Je l'ai
sollicité à plusieurs reprises pour parler de la guerre d'indépendance.
Il refusait toujours. Je lui disais : «Si Brahim, je ne poserai aucune
question. On met la camera en marche et vous parlez de tout et de rien.
On peut même se retirer. Parlez, dites quelque chose et je vous jure que
personne ne verra ces images et n'entendra vos paroles sans votre
autorisation.» Il répondait : «Ce n'est pas le moment !» Certains lui
suggéraient d'écrire ses mémoires. Niet catégorique.
Une fois, sous l'arbre dont il surveillait la poussée presque au jour le
jour, pestant contre les «sauvages» qui, non seulement n'en plantent
plus, mais s'acharnent à détruire le peu qui existe, il m'invita à
prendre un thé. Toujours à la menthe et au basilic. Un thé bien de chez
nous, comme celui qu'on préparait chez nos grands-pères. Quand il
faisait beau, c'était là qu'il aimait s'asseoir, disposant quelques
chaises autour de lui pour recevoir des amis, des jeunes et des vieux,
qui aimaient l'entendre parler. Ce jour-là, il évoqua ses souvenirs de
jeunesse.
Né entre les Deux Guerres, il fait partie de cette génération qui connut
l'éveil du nationalisme algérien, porté par des mouvements politiques
nouveaux. S'inspirant de la grande vague réformiste qui ébranlait les
fausses certitudes dans le monde arabe et la sphère musulmane, certains
de ces partis tentaient de sortir des débats inutiles et sclérosés entre
gauche et droite, monopolisés par les tenants de l'ordre colonial, pour
poser la question de l'identité.
Alors que l'étouffement des grandes insurrections du 19e siècle avait
installé un semblant de quiétude dans les villes et les campagnes
algériennes, les nouvelles idées agissaient comme une lame de fond,
invisible à la surface, mais travaillant fortement les profondeurs de la
société algérienne. Deux écoles de militantisme et de préparation aux
combats futurs s'installèrent partout : les Scouts musulmans algériens
et les médersas, généralement gérées par les Ulémas. C'est dans ce
terreau fertile que le jeune Brahim s'épanouira et poussera, comme un
jeune plant qui lève la tête vers la lumière... Non, l'Algérie n'est pas
la France ! Non, la chapelle située près de la gare des chemins de fer
n'est pas un lieu de culte pour la majorité! La mosquée n'existait pas
encore...
Très vite, les horizons de M'daourouch furent trop étroits pour les
ambitions du jeune Brahim. Point d'ambitions à base de mercantilisme et
de goût du luxe. Mais la soif d'en connaître plus sur son histoire et
celle du monde. Il se retrouva à la célèbre médersa El Kettania de
Constantine... et comme pour beaucoup de jeunes de son époque, il
n'était pas admissible qu'il restât en marge des manifestations qui
ébranlèrent la région en Mai 1945. Porté par la fougue juvénile et la
colère, il sillonna les rues du village, en compagnie de quelques
dizaines de manifestants qui terminèrent leur marche devant la
gendarmerie. Premiers bourgeons. Premiers cris dans le silence
tranquille des placettes somnolant sous les bustes des généraux de la
colonisation. Premiers éclairs dans la nuit noire.
En 1955, l'appel du djebel fut plus fort que tout. Toute une génération,
sortie des rangs des SMA et des médersas, se rua vers les maquis. La
Révolution donnait un sens à la vie de dizaines de milliers de jeunes
qui voulaient autre chose que les vagues promesses, jamais tenues, de la
colonisation et les éternels accrochages verbaux entre les politicards
nationaux. Brahim se battit loyalement pour l'Algérie avant d'être
dirigé vers la Tunisie. Les ordres étaient clairs : une partie des
maquisards lettrés devait rejoindre les rangs de l'administration
gouvernementale naissante, celle du GPRA. D'autres seront dirigés vers
les universités étrangères, selon leurs spécialités (chapeau à Tito et à
la Yougoslavie pour leur soutien inestimable !). Ces colonnes
constitueront l'encadrement du pays à son indépendance. Si Brahim fut
vite repéré par le MALG. Il travailla sous les ordres de Boussouf avant
d'être désigné comme garde du corps principal du nouveau président, M.
Ferhat Abbas. Le côtoyant quotidiennement, il évoquait le disparu avec
déférence, citant ses nombreuses qualités, celles que l'on ne connaît
pas, celles qu'il avait pu apprécier dans l'intimité du foyer familial.

Il fut pratiquement son ombre, ne le quittant jamais, même dans ses
déplacements, comme ce voyage au Caire dont il gardait des souvenirs
impérissables (voir photo).
En 1962, il s'installa à Alger. Une grande carrière l'attendait. Mais le
climat fait d'hostilités, de coups, souvent bas, et de contrecoups, le
poussa à revenir au bled, pour y travailler ses terres. Comme le Candide
de Voltaire. Il continua à militer au sein du FLN et fut même
coordinateur de la fédération de Sédrata, avant de s'effacer pour se
consacrer à sa famille.
Repose en paix, Si Brahim. M'daourouch et l'Algérie ne t'oublieront
jamais et tant pis pour le JT ! Ce n'est pas le journal télévisé. C'est
le journal «taâhom» ! «Dialhom», en algérois...
M. F.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): M. F.

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