Tendances: Mémoire, reconnaissance et identité

Lesoir; le Mercredi 4 Decembre 2013
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Youcef Merahi
merahi.youcef@gmail.com
Comme
disait un des trublions de la chanson française, «la lumière ne se fait
que sur les tombes». Léo Ferré a peut-être raison pour son pays, ce
n’est pas le cas dans le mien. Combien de noms prestigieux de la culture
algérienne sont tombés dans l’oubli social, sans rémission aucune ; ce
ne sont pas les colloques et autres rencontres, organisés ici et là, qui
vont (re)mettre cette Lumière, tant recherchée par ceux-là, sur leur
nom, leur parcours, leur œuvre et leur fondement. D’où provient et où va
cette amnésie ? D’une politique délibérée ? D’un nihilisme ambiant ?
D’une paresse intellectuelle ? D’un phénomène générationnelle ? Et si
toutes ces raisons s’agrègent pour expliquer le fait que la mémoire
humaine soit subitement oublieuse, alors il n’y aura de valable que le
moment éphémère, souvent encombrant pour les méritants, de la petite
gloire, à l’échelle humaine. Et si le virtuel a pris place dans la
gestuelle sociale, alors il n’y aura de place que pour l’image qui défie
les frontières. Et si le copier-coller devenait la panacée d’un savoir
sclérosé, il n’y aura alors d’école que par le miracle de Wikipédia. Je
reconnais, pour ma part, que nous sommes dans le temps du raccourci ;
peut-être qu’il faudra compléter notre tableau de conjugaison.
Larbaâ-Nath-Irathen est une charmante bourgade, porte ouverte sur les
hauteurs du Djurdjura. Je ne parlerais pas de cette ville qui n’est
qu’un prétexte pour relater le fait qu’elle a abrité une rencontre
autour du centenaire de Mouloud Feraoun. L’initiative est louable,
courageuse, d’autant qu’elle est l’œuvre d’une seule personne qui veut
redonner à la culture ses lettres de noblesse. Je ne discute ni du choix
du lieu, cela peut se faire n’importe où, ni de la salle, elle était
propre et adéquate, ni des intervenants, comment faire la fine bouche
quand on a le fils de l’écrivain ! Sauf qu’il s’agit d’un centenaire !
Cent ans, 1913-2013 ! Un bail ! Prêcher les convaincus, c’est bien. Mais
encore faut-il qu’il y ait du nouveau ! Du nouveau, il n’y en avait pas.
La mémoire du fils de l’écrivain, Ali Feraoun, était prolixe.
Intéressante. Opportune, aussi. Tentative de biographie, oui. Il faut la
fixer, l’écrire et la léguer aux autres. Dans cette salle, il y avait
assez de place pour organiser cet anniversaire qui me tenait à cœur,
personnellement. Exhiber les livres de Feraoun, notamment les originaux.
Mettre à la disposition de ceux qui ont bravé la neige les manuscrits.
Les photos. Les lettres à ses amis. Je suis resté sur ma faim, comme
souvent dans ce genre de rencontre. Je me serais contenté d’admirer, par
exemple, le premier volume de Jours de Kabylie, avec les dessins de
Brouty, humer les pages jaunies par le temps, tenter par l’esprit de
saisir le souffle de l’écriture féraounienne, palper ce livre, en faire
le tour, tourner quelques pages et, pourquoi pas, me faire photographier
en le tenant comme un trophée. Je verse dans le fétichisme, oui, j’avoue
et j’assume. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour cet écrivain
qui a bouleversé ma vie, alors qu’écolier, j’ai pris connaissance de son
texte, tiré du fils du pauvre. J’aurais aimé admiré cette écriture
racée, manuscrite, de son texte phare, Le journal. Regarder son
manuscrit m’aurait comblé, à plus d’un titre. L’écolier que j’étais
rencontre, enfin, son Maître. Car je lui dois toute ma reconnaissance
pour m’avoir fait comprendre que les mots avaient un sens et que le
livre disposait de fonctions multiples. Je me suis senti à l’étroit dans
cette salle, car je voyais grand (je le croyais, du moins) pour ce
centenaire. Je voyais grand pour cet écrivain. Il est grand, Mouloud
Feraoun. Il fait partie des miens. C’est un référent, un symbole et une
voie à suivre. L’humilité. L’humanisme. La bonté. La générosité. La
pédagogie. Le bon sens… Je vois tout cela. Mais à mon grand regret, je
constate que la lumière reste, encore, myope ; alors, je préfère un
tête-à-tête avec lui, en me plongeant dans son œuvre.
Juste après, le lendemain, pour être précis, je cours vers une
vente-dédicace. Le «Fumeur de thé» débarque à Tizi, lesté de son quintal
de bonhommie, de faconde, de la vitesse dans la répartie, de sa
disponibilité et de la justesse de ses dédicaces. J’ai vu tout cela,
l’espace d’un après-midi. Hakim Laâlam propose son roman, Rue sombre, au
144 bis, Ed. Koukou, 2013. Du monde, il y en avait. Chacun avec son beau
mot. Son calembour. Sa contrepèterie. Son érudition, aussi. Il y avait
du Laâlam dans l’air. Ça sentait le thé à des kilomètres à la ronde. Au
propre comme au figuré. Tous ont eu droit à une tasse. Au roman. Au coup
de griffe de l’auteur. Au sourire. Ah, Hakim a pris le soin de lire à
tous la dédicace proposée. Gentil, le fumeur invétéré l’est. Un fumeur
de thé national. Je ne vous ferais pas le plaisir de vous donner le
pitch (d’où sort ce mot incroyable ?) du roman. Allez l’acheter, il se
vend à un prix abordable. Tant qu’à faire, allons-y pour la pub ! Tous
étaient là pour rencontrer le «billettiste» qui, jour après jour, régale
son lectorat de sa causticité, de son acidité (puis-je utiliser ce
qualificatif, je ne sais pas ?), de ses pics assassins, de sa verve, de
sa justesse (même s’il avoue se tromper de temps à autre) et de son
adresse dans le choix du bon mot. Ah, ces mots biffés rageusement pour
tromper l’autocensure ! Laâlam a eu droit à beaucoup de questions. D’où
tenez-vous ce souffle ? Ce courage ? Ces nerfs d’acier ? Des questions
légitimes, je pense. Il était beaucoup question du « cauchemar qui
continue». Alors, est-ce la fin des haricots pour l’Algérie ? Pas une
once d’espoir ? Les horizons sont-ils bouchés à l’émeri ? Que faire ?
Quatrième mandat ? Lièvres ? Ah, la réaction de Laâlam à propos du
dossier Khelil ! Il n’était plus question de «gomme» (comment
l’appelles-tu déjà Hakim ?), mais de la réaction indignée d’un citoyen
jaloux de la bonne gestion d’un pays, en l’occurrence le nôtre. Vous y
allez fort, s’exclame un lecteur. Je vais m’en priver, tiens, répond-il.
«L’Autre», il se prive, dis. Et tous les autres ? Il tance l’oreille,
avec un sourire en coin. Mais il a de l’amplitude ! Pendant que j’y
pense, n’y aurait-il pas de la démesure à la San Antonio dans les
«billets» de Laâlam ? Cette façon d’écrire, qui semble facile pour
certains, j’ai entendu ça, me rappelle les polars du fameux commissaire.
C’est un compliment que je fais. J’ai été féru de cette littérature de
gare. La distance, la distance, c’est ce qu’il y a de vrai dans
l’écriture. Même les «billets» répondent à l’urgence, il n’en demeure
pas moins qu’ils fixent l’événement et le projettent dans l’histoire.
C’est avec beaucoup d’intérêt que je relirais, par exemple, les
«billets» de Claude Sarraute, dans Le Monde. Alors, se payer le luxe de
rédiger un texte structuré, dans le sens, dans le sillage de l’actualité
et dans l’opportunité de la réflexion, relève d’un exercice de
marathonien. Il faut du coffre. Il faut du souffle. Des poumons de
forgeron. Et une acuité intellectuelle au-dessus de la moyenne. Alors,
«poussez avec eux» ! Voyez, messieurs les spécialistes, le calque a
parfois du bon. Et là, c’est une pépite ! Ah, le génie populaire ! On
n’arrête pas de creuser, Fellag !
Je me suis senti mal à l’aise lors de la première rencontre, je n’ai pas
trouvé ce que je cherchais : me rapprocher de Feraoun. A travers ses
manuscrits, ses livres et, bien sûr, sa pensée. Je ne me suis pas
identifié à cette rencontre. N’y aurait-il pas trop de commémorations
inutiles ? Ne faut-il pas envisager d’autres actions, sous d’autres
formes et d’autres gestuelles ? Je n’affirme rien, je ne fais que poser
des questions.
Ce n’est pas une question d’humeur. C’est une question de stratégie pour
réconcilier, pari difficile, la mémoire, la reconnaissance et
l’identité. Lapalissade : chacun porte en soi son projet propre. Pour un
centenaire, je voyais (j’espérais) autre chose pour Mouloud Feraoun.
L’approche ne doit plus être linéaire, sinon on aura épuisé le sujet.
Une seule biographie suffira-t-elle à dire Feraoun ? Un seul film ? Une
seule thèse ? Que nenni ! Alors, s’il faut faire comme Diogène, allumons
le quinquet, en plein jour, et cherchons l’Homme. Personnellement, je
n’ai pas fini de chercher. La quête est infinie. La mort en
posera-t-elle le terme ?
Y. M.

Categorie(s): chronique du jour

Auteur(s): Y. M.

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