Ce que m’a dit Chadli …1. « Je n’ai jamais créé le FIS, ni aidé à le créer… »

Tsa; le Jeudi 14 Janvier 2016
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De son vivant, l’ancien président Chadli Bendjedid a peu parlé. Il a emporté dans la tombe des secrets de gouvernance qui nous auraient édifiés sur les mécanismes de l’abaissement national qui est le nôtre aujourd’hui.
C’est sous son règne, en effet, que se sont produits des faits majeurs qui ont déterminé les vingt dernières années : les manifestations d’octobre 1988, l’ouverture démocratique, l’émergence du FIS… Aujourd’hui, au centre de controverses, d’attaques basses et de persiflages, il reste un personnage décisif de notre histoire récente, mais inconnu, réduit à des caricatures.
Entre l’automne 2000 et le printemps 2001, j’ai rencontré l’ancien président Chadli Bendjedid, une dizaine de fois, dans sa demeure algéroise du quartier Poirson où il vivait retiré avec ses proches. Celui qui fut un très controversé chef d’État voulait me confier la rédaction de ses mémoires auxquelles il pensait déjà, neuf ans après avoir quitté le pouvoir. « J’ai besoin d’un ‘’nègre’’, je l’avoue, et on t’a recommandé particulièrement », avait-il murmuré, à notre première rencontre, avec ce sourire à la fois espiègle et confus qui caractérise les hommes timides.
J’avais réservé ma réponse. Ce qui m’importait en premier était d’arracher, pour le compte de mon journal Le Matin, la première interview de cet ancien chef d’État qui s’était muré dans le silence depuis son départ du palais d’El-Mouradia. Je caressais, en outre, le projet d’en obtenir des informations de première main pour le livre Bouteflika une imposture algérienne dont j’avais commencé la rédaction.
Il m’accueillait en famille. C’était toujours en compagnie de son épouse Halima, de ses fils ou, parfois, d’Abdelhamid Mehri, parent par alliance, que débutaient nos rencontres avant que, très délicatement, il les transforme en de longs tête-à-tête qui duraient, parfois, jusqu’à une demi-journée.
L’homme était intarissable, s’exprimant avec une insoupçonnable franchise, mélangeant l’amertume à l’ironie et au mépris, s’exprimant parfois avec colère mais jamais avec haine. Il gardait toutefois la lucidité propre aux hommes politiques et conditionnait la poursuite de ces entretiens très spéciaux à la promesse de ne pas les publier sans son consentement. « N’écris rien sans mon feu vert ! » Chadli tenait à ne pas rompre le silence qu’il s’imposait depuis neuf ans.
Je dois dire qu’il me fut bien difficile de respecter l’engagement en question. Les révélations que me faisait l’ancien président constituaient, pour le journaliste que je suis, une de ces aubaines dont on dit qu’elles ne se produisent jamais deux fois au cours d’une carrière. J’ai dû déployer des trésors de diplomatie pour lui extorquer la permission de publier un premier condensé de ses déclarations dans Le Matin du 13 janvier 2001.
Ce fut alors la première sortie médiatique du président Chadli Bendjedid depuis son retrait de la vie politique. J’ai utilisé une autre partie de ces confidences dans le livre Bouteflika une imposture algérienne. Le plus gros des divulgations que Chadli m’a faites et qu’il entendait réserver pour ses mémoires n’ont, cependant, jamais été portées à la connaissance du public. À ce que j’en ai appris, lesdites mémoires qui ont paru ont été expurgées des confidences les plus fracassantes pour des raisons que j’ignore.
Ce sont donc des confessions inédites sur une époque marquante de mutation politique de l’Algérie, que je me propose de rapporter ici, par devoir envers le public mais aussi par souci de vérité envers un homme si souvent brocardé sans être vraiment connu.
Le plus souvent amer et dépité par tout ce qui se racontait sur lui, Chadli Bendjedid s’abandonnait volontiers à des confidences sur les arcanes de la politique algérienne dont il fut un acteur et un témoin privilégié, n’hésitant pas, sans en avoir l’air, à lever un timide voile sur le personnel politique algérien. Je découvrais alors un homme à l’opposé du portrait que dressaient de lui ses adversaires. Le Chadli que j’ai eu à rencontrer n’avait rien du roi fainéant ni du sot monarque qu’on aimait à dépeindre pour la grande joie de l’homme de la rue.
Il était plutôt à l’aise avec les choses de la politique, insistant sur le rôle de l’État en démocratie, n’hésitant pas à faire le lien avec l’histoire et avec le mouvement national, affichant de cette perspicacité rentrée que portent en eux les Algériens du pays profond, c’est-à-dire une discrète clairvoyance qu’on répugne généralement à étaler. Il semblait avoir pleine conscience de la démarche stratégique à imprimer à l’avenir du pays.
« J’aspirais à l’État de droit. Par profonde conviction politique. Une vieille, une ancienne conviction, transmise par mon père, qui était lieutenant de Ferhat Abbas pour la région d’Annaba. Je l’ai fait par attachement aux idées libérales héritées de mon père, et à la mémoire de Ferhat Abbas, une figure qui a marqué ma jeunesse, un homme qui était en avance sur son temps, qui a eu le courage de ne pas succomber aux populismes et qui avait une idée gigantesque de la démocratie, de la société civile et de l’État. Oui, j’ai toujours été UDMA et pas PPA, et j’ai agi en conséquence. Les réformes, ça ne m’est pas venu comme ça, par hasard… Ni les réformes, ni la libération de Ben Bella, ni tout le reste…
Cela dit, Chadli redoutait de rester dans l’histoire comme celui qui aura créé le Front islamique du salut, accusation qui l’accable plus que toute autre. « Je n’ai jamais créé le FIS ni aidé à le créer. J’étais en conférence dans un pays d’Afrique, quand des collaborateurs parmi les plus proches m’avaient joint pour m’informer de l’idée de laisser se constituer les islamistes au sein d’une grande formation politique. J’étais sceptique. Ils m’ont alors rassuré, avançant qu’ils savaient ce qu’ils faisaient. La suite vous la connaissez. Je n’ai jamais eu de sympathie particulière pour le FIS dont j’ai de tout temps considéré les dirigeants comme des hypocrites politiques qui instrumentalisent la religion pour arriver au pouvoir. Contrairement à ce qui est avancé de façon pernicieuse, je n’ai jamais rencontré de responsables du FIS en dehors des rencontres publiques avec les formations politiques, qui ont eu pour théâtre le siège de la Présidence de la République et auxquelles était convié le FIS au même titre que tous les autres partis. J’ai d’ailleurs toujours évité de voir qui que ce soit à l’extérieur de la Présidence, par respect infaillible à ma mission de premier magistrat. J’étais chargé de mettre l’État au-dessus de toutes les considérations politiciennes. »
A-t-il été surpris, alors, que le FIS ait réussi à s’imposer largement aux législatives ? « Oui, car nous avons été trompés par les sondages officiels et officieux qui parvenaient régulièrement à la Présidence, qui faisaient fausse route totale et qui attribuaient au parti de Abassi Madani moins du quart des suffrages. Mais de là à suspendre le processus électoral… »
Qui a commandé ces sondages ? Qui nourrissait l’illusion d’une défaite des islamistes ? Quelle stratégie suicidaire avait conduit à l’horreur tout un peuple ? Ce que l’on appelle « polémique stérile », ces échanges entre le général Nezzar, Betchine, Ali Haroun, Mme Bendjedid et d’autres, à propos de l’épisode Aït Ahmed et de la démission de Chadli Bendjedid, ne sont pas aussi inutiles que le dit l’ami Grim. Ils sont les débris épars d’une vérité à reconstituer.
L’histoire s’écrit aussi à l’aide de controverses à l’apparence dérisoire. En cette année 2016, nous ignorons encore tout d’une période clé de notre passé récent, des intrigues et des sacrifices qui l’ont marqué. D’autres témoignages, même formulés sous le sceau de l’intrigue, viendront compléter l’obscure ignorance de notre histoire récente.
Nous devons nous en remettre à la mémoire parce que, comme le dit Pierre Nora, « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants, et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie, inconsciente de ses déformations successives, vulnérable à toutes les utilisations et manipulations, susceptibles de longues latences et de soudaines revitalisations. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. La mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel ; l’histoire une représentation du passé. (…) L’histoire ne s’attache qu’aux continuités temporelles, aux évolutions (…) La mémoire est un absolu et l’histoire ne connaît que le relatif. »
À suivre
Prochaine partie :  « Entre ma conscience et mon poste, j’ai choisi ma conscience. »

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

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