Ce que m’a dit Chadli : 3. « Il n’y a pas de réformes Hamrouche »

Tsa; le Samedi 16 Janvier 2016
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La retraite forcée lui permet de lire et de s’adonner aux joies de la famille. L’ancien Président, qui vivait alors à Oran, non pas dans une résidence d’État comme on s’était plu à le raconter mais dans « la modeste habitation de sa belle-famille », se disait libre de tous ses mouvements, libre de se déplacer à l’intérieur et à l’étranger. « Mais quand on ne fait pas partie des gens qui aiment voyager ou qui adorent faire le tour des chefs d’État, les déplacements à l’étranger ne sont pas une obsession. »
À quel prix, cependant, se plie-t-on au silence responsable ? Chadli était exaspéré par tous ceux-là qui, exploitant son mutisme, faisaient des gorges chaudes à son propos.
Ce matin-là, je l’avais trouvé plus dépité que de coutume. Devant lui, la presse du jour qui rapportait les propos dédaigneux et quasi insultants du général Khaled Nezzar se gaussant de l’inculture de l’ancien président. « Avec Chadli, c’était très simple : quand il disait quelque chose d’intelligent, on devinait qu’il venait de recevoir Mouloud Hamrouche ! », venait de déclarer, la veille, devant la presse, l’ancien chef d’État-major de l’armée algérienne.
Chadli hochait la tête avec tristesse et gravité. « Ah, il parle, il parle, maintenant Nezzar… » Après un long moment de silence, il murmura, le regard fixé sur le pin qui s’élevait vers les cieux : « Le problème, vois-tu, c’est la morale. Moi j’ai toujours agi en fidèle aux hommes que j’ai côtoyés. À Boumediene, à Bouglez… J’ai toujours agi en fonction d’un code d’honneur. C’est primordial, l’honneur, le respect, la discrétion, la réserve… Nezzar n’en a pas. C’est une petite créature. Un personnage de circonstances. Il rasait les murs quand j’étais président. Il sollicitait des entrevues que j’accordais rarement. Tu peux le vérifier auprès de ceux qui collaboraient avec moi à l’époque : personne ne s’autorisait à élever la voix parmi ceux qui aujourd’hui se pavanent devant la presse et se répandent en médisances. J’avais un énorme pouvoir et je le mettais au service des transformations sociales et politiques de l’Algérie, au service de son honneur. Aujourd’hui, devant le silence des anciens, c’est la foire des parvenus. Écoutez Khaled Nezzar, ou Anissa Boumediene, ou Bouteflika… Qu’adviendrait-il si je me mettais à leur répondre ? Je sais tout sur eux. Tout : comment ils ont été promus, comment ils sont devenus ce qu’ils sont. Ils ne savent rien sur moi. Veut-on vraiment qu’on dise tout sur Nezzar ? Ce serait catastrophique pour lui. Je le dirai peut-être dans mes mémoires. Mais nous devons à ce peuple d’être dignes en politique. »
À ma connaissance, le président Chadli n’a rien révélé de fracassant, dans ses mémoires, à propos du général Nezzar. Mais il n’en pense pas moins. En 2009, à Tarf, lors d’une rencontre sur Amara Bouglez, fondateur de la base de l’Est, il l’accusa rien moins que d’avoir été « un espion » pour le compte de l’armée française. Ce qui est, avouons-le, assez édifiant !
« Quelles réformes de Hamrouche ? Les réformes, c’est moi ! »
Ce jour-là, et puisque Nezzar avait introduit le débat, Chadli s’était longuement attardé sur les réformes et sur Hamrouche. « Quelles réformes de Hamrouche ? Les réformes, c’est moi ! Pour mener des réformes, il faut posséder le pouvoir et le pouvoir, à l’époque, c’était moi qui l’avais. Je voulais que l’Algérie tire les leçons de l’empire soviétique et ne tombe pas dans les mêmes travers. »
Chadli insiste. « Il n’y a pas de réformes Hamrouche. C’est moi qui ai, dès mon accession au pouvoir, poussé vers la réhabilitation de l’État de droit et la transition vitale vers une Algérie rénovée et rajeunie. J’ai été élevé dans les idées de Ferhat Abbas, les libertés, la démocratie, la transparence… C’est pour cela que j’ai initié les réformes… C’est une vieille obsession de jeunesse. J’ai toujours voulu arracher l’Algérie aux monopoles de la pensée et de l’économie. Je regrette seulement de n’avoir pas eu le temps de rendre irréversibles ces réformes politiques et économiques. Alors, quand j’entends parler de « réformes de Hamrouche »… Laissons faire le temps. Je ne cherche pas une place dans l’histoire, mais il arrivera vite l’époque où l’on se rappellera qui est véritablement l’instigateur, en Algérie, du pluralisme politique, de l’ouverture du champ médiatique et de la culture des droits de l’Homme… »
Puis, en me regardant, le doigt pointé sur moi : « Oui, Mohamed, pour engager des réformes, il faut posséder le pouvoir. C’était tellement plus commode d’employer les attributs du pouvoir à des fins personnelles. Mais je n’ai pas l’habitude de trahir mes croyances. J’ai mis mon pouvoir – ‘et j’avais un énorme pouvoir’ – au service de la transformation de l’Algérie. Dans l’honnêteté et la transparence. Et je dirai même, dans une certaine fidélité à Boumediene. Il me disait : « N’oublie pas que celui qui tient à me suivre mourra dans le dénuement. Moi, je suis fier, aujourd’hui, de n’avoir pas accumulé des richesses sur le dos de l’Algérie et je pense haut et fort que la véritable richesse est de rester fidèle à ses idées. Pour la dignité de l’Algérie, Chadli n’a jamais tendu la main à l’étranger ».
Pour faire ses contrôles médicaux, l’ancien Président de la République, qui déclarait vivre de sa seule pension de retraité, devait toujours recourir à la Sécurité sociale algérienne, « faute de moyens pour suivre des traitements médicaux privés ».
« On a dit toutes sortes de choses à propos de mes réformes, notamment que je voulais effacer les traces de Boumediene. C’est faux ! J’ai toujours été fidèle à Boumediene. Son unique souci était de libérer l’Algérie de la colonisation et la construction d’une Algérie qui jouisse de la justice sociale et de la prospérité. Il rêvait d’une société affranchie de l’ignorance et de la dépendance. Il a servi son peuple au point d’oublier les siens et sa propre personne. Mais je sais qu’avant sa disparition, Boumediene pensait sérieusement à introduire des changements radicaux dans la politique agricole, la politique industrielle et les nationalisations. Tu veux que je te dise ? Ceux qui m’accusent d’avoir voulu effacer les traces de l’ère Boumediene sont précisément ceux qui ont le plus bénéficié de la situation et qu’on appelle les barons du régime. Ils ont été aidés par une minorité de gauchistes qui ont voulu obtenir des privilèges au prix de quelques marchandages. Mais j’ai refusé ».
À suivre : Ce que m’a dit Chadli… 4. « Boueflika, quel sens de l’État ? »

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

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