Comment Bouteflika a fait de la Constitution algérienne une serpillière

Tsa; le Jeudi 7 Janvier 2016
4

À quoi sert une constitution dans une République travestie comme la nôtre où la force prime sur le droit ? À rien.
Une constitution est faite pour être respectée comme texte fondamental de la Nation. Dans un État de droit, elle est au-dessus des humeurs, des caprices de puissants, des jeux de cour, des calculs politiciens, des arrogances de gouvernants.
Dans un État débridé comme le nôtre, où le chef du moment érige son tempérament en mode de gouvernance, elle n’est qu’un banal document sans utilité qu’on peut ignorer, piétiner ou, au mieux, mépriser. Elle ne protège pas la République parce qu’elle-même n’a pas de protecteurs : la Constitution a besoin d’hommes élevés dans la culture de l’alternance, de la démocratie, du droit. Entre les mains d’hommes mûris dans la mentalité de la force, elle est impuissante. La preuve par Bouteflika lui-même !
À son arrivée au pouvoir en 1999, il trouve un pays différent de celui qu’il avait laissé en 1979. La Constitution, élaborée en 1976, avait changé en 1989 puis en 1996 et prescrit désormais le multipartisme, la liberté de presse, l’alternance au pouvoir : l’article 74 limite le nombre de mandats présidentiels à deux. Le FLN n’était plus seul « représentant du peuple »
Il est scandalisé et s’écrie en septembre 1999 devant Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1 : « J’ai laissé le pouvoir de Franco, je retrouve celui de la reine d’Angleterre ! » Toute sa stratégie, durant seize ans, s’est fondée sur un objectif unique : le rétablissement des conditions politiques du pouvoir absolu. Sur Europe 1 toujours, il annonce la couleur : « Il me faut récupérer d’abord mes attributions constitutionnelles qui ont été dispersées à partir de 1989, il faut que je reprenne mon rôle présidentiel » (Europe 1 le 7 septembre 1999). Par « attributions constitutionnelles », il entend celles de la Constitution de 1976, évidemment ! Il projette de revenir à 1976, effacer les avancées démocratiques qui ont suivi octobre 1988, se réapproprier les leviers de commande, restaurer l’État autocratique dans lequel il a mûri.
Il ne reconnaît pas la Constitution de 1996 qui régissait alors la Nation. Il va superbement la fouler aux pieds. La Constitution algérienne a été, durant 17 ans, une serpillière. Oui, une simple serpillière.
L’article 6 stipule que « Le peuple est la source de tout pouvoir » ? Pas pour Bouteflika pour qui c’est le clan d’Oujda, le groupe militaro-politique qui s’est emparé par la force du pouvoir à l’indépendance, en 1962, qui reste la source de tout pouvoir. Le clan fondateur du pouvoir, en somme. Bouteflika revendique la place qui lui revenait non pas en tant que président élu par le peuple, mais en qualité d’héritier de Boumediène dans le cadre du clan d’Oujda, seul propriétaire de l’Algérie. Pour Bouteflika, on n’arrive pas au pouvoir par le mécanisme de l’élection mais par celui de la succession !
Le général Nezzar raconte dans son livre Bouteflika, un homme, un bilan (Éditions Apic, septembre 2003), comment Bouteflika l’avait rudement apostrophé : « Boumediène m’a désigné comme son successeur par une lettre testament qu’il a laissée avant sa mort. Cette lettre se trouvait à un moment donné entre les mains d’Abdelmadjid Allahoum. Qu’est devenue cette lettre ? Je voudrais bien le savoir, car je l’ai vue cette lettre ! » Au diable l’article 7 de la Constitution qui dit que « Le pouvoir constituant appartient au peuple » et que « le peuple exerce sa souveraineté par l’intermédiaire des institutions qu’il se donne ».
Aussi a-t-il régné dans la pleine conscience d’avoir récupéré son bien, un bien qui lui revenait depuis 1979. C’est ce qu’il faut comprendre quand il dit sur Europe 1 devant Jean-Pierre Elkabach.2 : « J’aurais pu prétendre au pouvoir à la mort de Boumediène, mais la réalité est qu’il y a eu un coup d’État à blanc et l’armée a imposé un candidat ».
Il savait alors qu’il ne rendrait jamais plus le pouvoir. Et chante, chante, belle Constitution de 1996 et ton article 14 qui stipule naïvement que « La durée du mandat présidentiel est de cinq ans » et que « le président de la République est rééligible une seule fois »
Tout ce que nous avons vécu en 17 ans de pouvoir de Bouteflika découle de là. Le mépris de la Constitution va devenir une règle.
(À suivre)

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..