Constitution, Loi de finances, polémique sur Aït Ahmed… Entretien avec Sid Ahmed Ghozali

Tsa; le Lundi 11 Janvier 2016
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Sid Ahmed Ghozali a eu à gérer des portefeuilles névralgiques dont celui des Finances et celui des Affaires étrangères avant d’être nommé chef du gouvernement en 1992. Auparavant, l’homme avait dirigé la Sonatrach pendant près de dix ans. Dans cet entretien, il revient sur la révision de la Constitution et les dernières déclarations de Mohamed Betchine et de Khaled Nezzar.
Que pensez-vous de l’avant-projet de révision de la Constitution ?
Dans les États de droit, on ne touche pas à la Constitution, sauf exceptionnellement, deux ou trois fois au cours d’un siècle et seulement pour des besoins institutionnels précis. Chez nous, la révision est une rengaine que le pouvoir entonne de manière récurrente et pour faire diversion. Chaque fois qu’il se trouve en difficulté, il attaque la Constitution. Soi-disant pour « réformer ».
En matière de réforme, au lendemain des événements d’octobre 1988, a été mise en place la Constitution de 1989 qui était censée être la mère des réformes à l’époque, dans la mesure où elle instaurait le multipartisme, la liberté d’expression, la liberté d’association et autres libertés fondamentales. Mais on a pu observer par la suite que cette même constitution était finalement faite pour distraire et occuper le peuple et permettre au pouvoir de rebondir, de se régénérer et de se refaire une jeunesse.
Pourquoi avez-vous participé aux consultations de 2011 autour de la révision constitutionnelle ? 
Je n’ai pas participé à ce qui n’était qu’une mascarade. Abdelkader Bensalah et le général Touati qui m’avaient invité au nom du Président, sont encore en vie et pourront éventuellement témoigner. J’avais précisé que ma réponse à leur invitation était de l’ordre strict de la courtoisie. Car ma position, et elle était ce qu’elle est aujourd’hui, est que les vraies préoccupations du peuple n’ont rien à voir avec la constitution. Car ce n’est pas à cause de la Constitution qu’il y a le chômage, la pauvreté, la corruption et la dangereuse précarité de notre état économique. D’autant moins que cette même constitution n’a pas cessé d’être malmenée par ceux-là même qui prétendent de nouveau « réformer ».
Un exemple parmi dix autres, fin décembre 1999, le président (Bouteflika, NDLR), à peine son premier gouvernement formé, a déclaré à une grande chaîne de radio française (l’interview fut diffusée en direct en Algérie) : «… Je suis le vrai chef du gouvernement » (sic). Cela était en totale contradiction avec la Constitution qui, à l’époque, faisait clairement la séparation entre la fonction de chef du gouvernement qui est responsable devant le Parlement et celle de président de la République. Ahmed Benbitour devait alors démissionner neuf mois plus tard en affirmant que ses « prérogatives n’ont pas été respectées par le chef de l’État ».
C’est rappeler que lorsque des dispositions de la Constitution ne plaisent pas au pouvoir, celui-ci ne s’est jamais gêné pour y déroger, y contrevenir de facto et s’asseoir carrément dessus.
Cet avant-projet de loi contient tout de même de nouvelles dispositions… 
C’est un bric-à-brac de manipulations politiciennes. C’est un réchauffé du projet qui a été diffusé, il y a deux ans. Quand on voit le pouvoir reprendre la même démarche, on ne sait pas si cela relève du cynisme outrancier ou d’une sorte d’indigence de la pensée qui consiste à s’attaquer à la Constitution quand on ne sait pas quoi faire d’autre. En fait, cette façon de faire rappelle cette expression populaire de l’image de ce berger désœuvré « qui déchire ses habits pour s’occuper à les recoudre », dixit la voix populaire.
Pour revenir aux dispositions évoquées par votre question, je prendrai un autre exemple. À la veille du troisième mandat en 2008-2009, la Constitution ne permettait pas plus de deux mandats. Elle fut « révisée », vite vite,  pour permettre la pérennisation des mandats. « Limiter le nombre de mandats à deux est une atteinte au principe du choix souverain du peuple » (sic) nous disait-on, « un pas de géant dans le sens de la démocratie » nous répétait-on. Maintenant, on remet la limitation des mandats à deux. Entre ces deux dialectiques si violemment contraires entre elles, où se trouve la vérité et où se trouve l’imposture ?
Donc, on ne peut pas parler d’une ouverture démocratique ou de l’instauration d’un État civil avec ce texte ?
Ce n’est pas la première fois qu’on dit une chose et son contraire. En 2012, le président de la République avait déclaré publiquement qu’il « allait ouvrir le champ politique » et avait annoncé que pour ce faire, il allait changer la loi sur les partis politiques. La loi existait déjà et l’ouverture du champ politique a été faite dès 1989. Il suffisait de l’appliquer. La nouvelle loi a marqué une régression du champ politique et elle est totalement illégale. Donc, il y a là une supercherie manifeste. Le cas le plus typique est celui du Front démocratique qui est « accepté par la loi » (article 22 de la loi de 1997) depuis 16 ans et qui reste interdit d’activité politique par le pouvoir.
En fait, cette révision marque le refus obstiné du pouvoir de s’attaquer aux vrais problèmes de l’Algérie. Et le principal problème aujourd’hui est du triple ressort de l’incapacité du pouvoir, de la mauvaise gouvernance et du délabrement de la situation économique. Nous sommes dans une situation précaire parce que nous vivons avec une richesse que nous n’avons pas créée. Cette précarité est le produit de l’incurie d’un pouvoir qui a toujours refusé de faire l’effort pour que la société algérienne s’émancipe vis-à-vis du pétrole.
Je n’arrêterai pas de prévenir que cette même précarité est la menace numéro un à notre sécurité et notre intégrité territoriale de demain. On essaie de tromper les Algériens en leur faisant croire que la situation actuelle est le résultat de la chute du prix du pétrole. Ce qui est absolument faux. Même avec un prix à 200 dollars, la menace ne serait pas moins grave. Plus imminente certes, mais pas moins dangereuse.
La somme des PIB des 22 pays arabes, y compris les pétroliers, est moindre que celle d’une puissance économique moyenne comme l’Italie. Autrement dit, 350 millions d’Arabes produisent deux fois moins de richesse que 60 millions d’Italiens sur des territoires 20 fois moins étendus. C’est bien l’incurie du pouvoir qui est responsable de cela.
Justement, que pensez-vous des mesures prises notamment dans le cadre de la Loi de finances 2016 pour faire face à la crise ?
C’est un fatras de mesurettes de serrage de vis. Ce n’est pas cela qui va régler le problème de précarité.  Pour sortir de cette situation, il faut un projet qui couvre notamment la bonne gouvernance. Si on devait faire des économies, commençons par arrêter le gaspillage et la dissipation de ressources à travers la corruption et les commissions. En fait, je veux dire que la Loi de finances ne correspond pas à une politique clairement assumée. La Loi de finances n’est qu’un instrument. Ce n’est qu’un ensemble de dispositions régissant les recettes et les dépenses de l’État pour exécuter sur une année une politique déterminée. Sauf que cette politique n’existe pas chez nous.
Mohamed Betchine affirmait avoir remis un rapport extrêmement sensible au président Chadli Bendjedid sur la situation du pays. Est-ce que vous confirmez l’existence de ce rapport ?
Du temps de Betchine, je n’étais pas chef du gouvernement mais ministre des Affaires étrangères. Effectivement, j’ai eu connaissance de ce rapport. Fin 1989 début 90, il avait été remis au président de la République via le ministre de la Défense. Il n’y a pas eu de suite. Ce rapport concernait la situation politico-financière du pays qui était très dangereuse. L’Algérie se dirigeait vers une situation de cessation de paiement. Elle allait impacter profondément les développements politiques dans notre pays notamment à travers les élections municipales de juillet 1990 et les élections législatives de décembre 1991. On connaît aujourd’hui les effets collatéraux de cette situation. Cela étant dit, il faut savoir que ce que décrivait Betchine dans ce rapport était dissimulé à la plupart des membres du gouvernement de l’époque.
Le général Nezzar dément avoir proposé le poste de président de la République à Hocine Aït Ahmed…
Je n’ai jamais été associé officiellement à ce type d’initiatives dont j’ai pris connaissance que par ouï-dire. Donc, je ne peux pas parler de quelque chose que je ne connais pas.
Comment expliquez-vous cette polémique ?
Je ne pense pas que ce soit la bonne question. Khaled Nezzar se comporte comme un soldat jaloux pour l’honneur de l’armée, celui de la République et de l’Algérie. Il est systématiquement intervenu sur le plan médiatique à chaque fois que sa personne ou l’armée étaient mises en cause. C’est ce qui me fait dire qu’il ne peut pas être l’initiateur de ce type de polémiques.

Categorie(s): Entretiens

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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