Le Yémen, terrain d’affrontement entre l’Iran et l’Arabie Saoudite

Tsa; le Dimanche 3 Janvier 2016
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En ce nouvel an, les rues d’Aden étaient parsemées de banderoles, décorées du portrait du roi Mohammed VI et de son drapeau national, avec l’inscription « Merci au Maroc ». « Merci au Royaume de la fermeté » était inscrit sur d’autres banderoles, en reconnaissance du rôle de l’Arabie Saoudite qui a su fédérer outre les Émirats arabes Unis (désignés dans les rues d’Aden comme les « Émirats du bien »), l’Égypte, le Soudan, la Jordanie, le Qatar, Bahreïn, le Koweït et le Maroc pour mener à bien l’opération militaire « Tempête de la fermeté », pour conforter le président Mansour Hadi (qui avait été forcé à s’exiler en Arabie saoudite).
Les troupes de cette coalition (pour l’essentiel des soldats de Ryad) ont repris Aden fin 2015 en y chassant les troupes des rebelles al-Houitis, yéménites chiites alliés aux partisans de l’ancien président Ali Abdallah Saleh qui s’étaient emparés de la capitale en juillet 2015.
Cette première victoire du camp saoudien n’indiquait cependant pas une bascule en profondeur des rapports de force. Après neuf mois de guerre et malgré des bombardements intensifs (6 000 tués selon l’ONU dont 50% de pertes civiles) la Coalition menée par Ryad n’a pas écrasé la révolte des miliciens houthistes, issus de la minorité zaïdite, l’une des branches du chiisme. En lutte contre les autorités de Sanaa depuis le début des années 2000 et soutenus par l’Iran (ce qui ne veut pas dire que Téhéran les tient sous sa subordination), les troupes rebelles parties en juillet 2014 de Saada, leur fief dans le Nord, avaient conquis la capitale, Sanaa, en septembre 2014 avant de poursuivre leur offensive vers le sud où ils avaient pris Aden, deuxième ville du pays, en mars 2015.
La contre-offensive menée par l’Arabie Saoudite a permis la reconquête de cinq provinces du sud du pays et la reprise d’Aden et surtout le maîtrise du détroit stratégique de Bab-el-Mandeb et de l’île d’Hanish, une clé essentielle sur la sécurisation de la « route du pétrole », vitale pour les économies des pays sunnites de la région. Mais les troupes rebelles contrôlent encore une grande partie du nord du pays et ont même, de façon provocatrice, lancé des missiles Scud sur l’Arabie Saoudite et mené des raids de harcèlement en cette fin d’année 2015.
La situation sur le terrain est d’autant plus complexe qu’Al Qaida dans la Péninsule Arabique et une filiale locale de Daech se sont installés dans le conflit, occupant quelques zones centrales du pays. Les deux mouvements restent néanmoins en vive concurrence, y compris l’armée : chacune des deux branches se réclamant comme le seul représentant authentique du wahhabisme intégriste. C’est d’ailleurs pour cette raison que les deux mouvements considèrent le régime saoudien comme étant peut-être aujourd’hui, « l’ennemi principal ».
Fin de la « trêve »
Entre le 15 et le 20 décembre, des pourparlers de paix sous l’égide de l’ONU ont, pour la première fois, réuni en Suisse les deux principales parties yéménites de ce conflit meurtrier, alors qu’une précédente tentative avait échoué. Le Yémen est en effet en ruine et l’on déplore plus de 2,4 millions de réfugiés. La trêve entrée en vigueur le 15 décembre au Yémen, a cependant rapidement pris fin, officiellement samedi 2 janvier à 14h00. C’est évidemment une décision prise par l’Arabie Saoudite qui affiche ces dernières semaines sa volonté de relancer son offensive contre « l’expansionnisme perse ». Pour que le message saoudien soit totalement clair, le même jour, son ministère de l’Intérieur a annoncé que l’Arabie Saoudite avait exécuté le 2 janvier, 47 personnes condamnées pour « terrorisme » dont le dignitaire chiite Nimr Baqer al-Nimr, figure de la contestation contre le régime saoudien.
L’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite s’affrontent indirectement au Yémen, comme ils le font en Syrie, en Irak, au Liban mais aussi à Bahreïn. Ils combattent par ailleurs tous deux également Daech et ses multiples ramifications. L’Iran et l’Irak ne font pas partie pour autant de la Coalition de 34 pays contre le terrorisme, initié en fin d’année dernière par Ryad.
Peut-être par volonté de neutralité, l’Algérie et fait notable, Oman, ce dernier pays étant frontalier de l’Arabie soudite et du Yémen, ne font pas non plus partie de cette coalition, alors que le sultanat d’Oman comme d’ailleurs Alger, se positionnent résolument contre le terrorisme.
Par son histoire et sa proximité avec le conflit du Yémen, le sultanat d’Oman pourrait potentiellement y jouer un rôle d’intercesseur. D’autant que ce pays peut apparaître comme un modèle en matière de coexistence pacifique entre les rites et confessions : « demander à quelqu’un sa confession ou son rite est contraire à la loi dans le Sultanat d’Oman, rapporte M. Mortada dans le journal Al-Safir, la question est passible de peine de prison. Les autorités omanaises ont pris cette initiative pour protéger l’État et le peuple de l’ouragan de conflits confessionnels qui frappe les mondes arabe et musulman. Le Sultanat, qui joue le rôle de médiateur pour rapprocher les parties en conflit dans la région, est bien conscient du danger, d’autant plus que la société omanaise est composée de plusieurs confessions musulmanes qui vivent sur cette terre depuis des centaines d’années ».
Mais au regard du grand nombre des protagonistes, la diversité de leurs intérêts et l’âpreté de leurs affrontements, les missions d’intercession sur des conflits externes, sont évidemment à très hauts risques.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Pierre Morville, à Paris

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