Libye : « Le nombre de militants de Daech présents pourrait doubler en dix mois »

Tsa; le Mardi 19 Janvier 2016
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L’effectivité de la prochaine instauration du gouvernement d’union nationale nommé mardi sous l’égide de l’ONU est cruciale quant à l’avenir de l’organisation terroriste, estime l’analyste Ludovico Carlino. Mais sa légitimité vis-à-vis de la population libyenne n’est pas encore acquise.
Une nouvelle étape a été franchie mardi 19 janvier en Libye. Le gouvernement d’union nationale prévu dans l’accord, parrainé par l’ONU, signé le 17 décembre au Maroc a enfin été formé. Dirigé par l’homme d’affaires tripolitain Fayez el-Sarraj et composé de 32 ministres, il est censé mettre fin à la situation de chaos dans laquelle est plongé le pays. Depuis l’été 2014, deux autorités s’y disputent en effet le pouvoir: un gouvernement autoproclamé à Tripoli et le gouvernement reconnu par la communauté internationale, qui a trouvé refuge dans l’Est. Seul bénéficiaire de la situation, Daech, qui est parvenu à s’implanter autour de la ville de Syrte. La préoccupation quant à son expansion est d’ailleurs montée d’un cran en janvier, après l‘offensive lancée par l’organisation contre deux terminaux pétroliers sur les côtes libyennes.
Selon les termes de l’accord, signé par des membres des deux Parlements libyens rivaux mais pas approuvé par les deux chambres législatives, la formation du nouveau gouvernement d’union doit désormais être ratifiée par le Parlement libyen reconnu par la communauté internationale, que l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Martin Kobler, a exhorté à agir rapidement. La menace de Daech suffira-t-elle à relancer le dialogue? Ludovico Carlino, analyste chez IHS, cabinet américain d’expertise économique, se montre sceptique.
La Tribune : Quelles sont les chances que gouvernement d’union nationale parrainé par l’Onu arrive vraiment à s’imposer ?
Ludovico Carlino* : L’Onu a sans doute assuré une véritable impulsion diplomatique ayant permis d’aboutir à la création de ce nouveau gouvernement. Mais le processus mené est critiqué, notamment pour ne pas avoir suffisamment donné la parole aux Libyens, toutes les parties au conflit n’ayant pas été interrogées. S’il faut admettre qu’une consultation exhaustive aurait été quasiment impossible, étant donné le nombre d’acteurs présents, il est toutefois certain que ce défaut constitutif affaiblira la solidité du processus. A présent, la création d’un gouvernement d’union nationale a l’appui de tous les acteurs formels, mais pas de ceux informels, qui pourtant comptent beaucoup en Libye: c’est pourquoi d’ailleurs sa mise en place, annoncée pour le 17 janvier, a été retardée de deux jours.
Il faudra en tous cas du temps avant que l’on puisse éventuellement créer une véritable architecture institutionnelle stable en Libye. Et pendant cette période de transition, Daech continuera sans doute de tenter de mettre en échec le processus: l’effectivité de la prochaine instauration d’un gouvernement libyen d’union nationale est donc cruciale quant à l’avenir de l’organisation.
Une question centrale sera aussi celle de savoir comment réagiront les pays européens face aux retards dans la mise en place de ce gouvernement. Si, pour l’instant, ils veulent sans doute lui donner une chance, il n’est pas exclu qu’au bout d’un certain temps, ils optent pour une intervention directe. Un tel choix ne ferait toutefois qu’amplifier les difficultés matérielles et la méfiance de la population libyenne et pourrait finalement servir Daech.
Comment comprendre la scission interne de la Libye dont Daech profite ?
Il y a certes eu un moment où la division entre les deux gouvernements en place semblait refléter des différences religieuses: islamistes à l’Ouest, anti-islamistes à l’Est. En réalité, toutefois, l’opposition correspond plutôt à celle, traditionnelle, entre deux régions distinctes: la Tripolitaine et la Cyrénaïque. La situation est compliquée par la présence des deux côtés de nombreuses milices, chacune composée de dizaines de milliers de personnes et intéressée à contrôler les principales ressources économiques afin de renforcer son pouvoir. Aujourd’hui, le succès du gouvernement d’unité nationale en formation dépend d’ailleurs, lui aussi, de leur soutien.
Le soutien militaire assuré à l’Ouest par la Turquie et le Qatar et à l’Est par l’Egypte et les Emirats-Arabes complique la situation.
En quelle mesure l’expansion de Daech en Libye représente-t-elle un réel danger ?
La présence de Daech en Libye est désormais concrète. Le nombre de militants de l’organisation présents dans le pays est significatif, même si les estimations diffèrent: ils s’agirait de 3.000-3.500 personnes, selon les hypothèses les plus conservatrices, de 8.000 selon le gouvernement tunisien, de 5.000-5.500 selon des sources algériennes considérées comme fiables.
Certes, un tel nombre ne permet pas encore à Daech de contrôler effectivement un territoire étendu. Mais, ce qui inquiète, c’est la rapidité particulière avec laquelle l’organisation, en profitant du vide de pouvoir institutionnel, s’est développée sur le territoire libyen pendant la dernière année. Si en un an, on est passé de la présence d’un ou deux camps d’entraînement au contrôle de sept-huit villes, il est parfaitement possible que le nombre de militants actuel redouble au cours des dix prochains mois.
Les pertes que Daech a récemment subies en Syrie et Iraq pourraient accélérer ce mouvement, de nombreux militants se déplaçant d’un front à l’autre. Il ne faut pas oublier que le premier contingent arrivé en Libye en 2014 était parti d’Irak et était chapeauté par l’irakien Nabil al-Anbari -que les forces américaines ont annoncé avoir tué en novembre.
En revanche, Daech manque pour le moment d’un réel soutien de la population. 70%- 80% des ses membres sont des étrangers: Tunisiens surtout, mais aussi Égyptiens, Tchadiens, Soudanais, Nigériens… La politique menée par l’organisation consistant à d’abord chercher le soutien des tribus et milices locales, puis à les poursuivre si celles-ci ne se plient pas à l’alliance, lui a d’ailleurs valu des ennemis en Libye.
Quel sens attribuer notamment aux attaques meurtriers perpétrés en janvier contre les port pétroliers d’Es Sider et de Ras Lanouf ?
L’offensive spectaculaire de Daech contre ces terminaux pétroliers n’était en réalité selon moi qu’une tentative de diversion. Conquérir ces terminaux n’avait en effet aucun réel intérêt: leurs pipelines, rattachés à des champs pétroliers non exploités depuis février 2015, ne fonctionnent plus.
Probablement, l’objectif était donc plutôt d’endommager davantage la production nationale de pétrole et donc les ressources d’un éventuel prochain gouvernement d’union nationale. Il s’agissait aussi de détourner l’attention de la prise, perpétrée quasiment en même temps, de la ville de Bin Jawad. Limitrophe de Syrte, déjà contrôlé par Daech, ce centre urbain constitue en effet une première porte d’entrée vers la région des gisements pétroliers.
Certes, avant de pouvoir s’en emparer, l’organisation doit encore parvenir à contrôler nombre d’infrastructures stratégiques. Mais si elle réussissait à en relancer et à en contrôler la production, ne serait-ce qu’indirectement, elle pourrait revendre illégalement le pétrole via les réseaux de trafic illégal du Sud, avec lesquels il bénéfice d’un contact direct grâce à ses membres africains. Cela permettrait à Daech de financer une ultérieure expansion de ses troupes…
En revanche, aucun débouché d’un tel commerce illicite ne semble envisageable vers la Méditerranée, où les forces occidentales sont trop présentes. Contrôler la côte présente toutefois l’intérêt de permettre à l’organisation de percevoir des « taxes » de la part des trafiquants d’êtres humains.
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*Ludovico Carlino est analyste chez IHS, un cabinet américain d’expertise économique et géostratégique.

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Categorie(s): actualité

Auteur(s): Propos recueillis par Giulietta Gamberini, en partenariat avec La Tribune

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