Madame Taubira et la tête de nos généraux

Tsa; le Mercredi 30 Decembre 2015
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À ceux qui croyaient que les contentieux algériens se réglaient en Algérie, à ceux qui s’interrogeaient sur le secret de la longévité du président Bouteflika ou sur cette soudaine puissance politique qui lui permit de limoger le général Toufik et d’incarcérer trois autres généraux, à ceux qui pariaient sur un « retour de bâton » et pronostiquaient une contre-offensive des amis du chef du DRS, Christine Taubira, la ministre française de la Justice, vient d’apporter une réponse sans bavures : les officiers algériens seraient bien inspirés de rester tranquilles, la menace d’un jugement international qui plane sur leur tête n’est pas encore levée.
Tout cela est dit sur le ton allusif propre aux diplomates chevronnés. Mme. Taubira n’est pas femme à heurter ses hôtes. Elle exige seulement d’avoir, en urgence, « une réponse claire des autorités algériennes sur l’affaire de l’assassinat des moines de Tibéhirine » afin, précise-t-elle, que la vérité jaillisse. Une réponse claire des autorités algériennes ? La vérité ? Il y en aurait donc une, une seule, et elle serait soigneusement cachée par les autorités algériennes qui, rappelons-le, avaient refusé que le juge Trévidic, qui était en charge de l’affaire, alors en mission à Alger, rentre en France avec des prélèvements effectués sur les dépouilles.
Avec le même ton serein, la ministre française envoie une mise en garde : la vérité, de toutes les façons, les dirigeants français vont la connaître dans peu de temps, le temps de « quelques actes d’expertises à accomplir ». Puis, un brin menaçante : « Nous disposerons alors des matériaux nécessaires pour tout savoir ! ».
Le message est expédié avec tact. Comme toujours. Aux généraux algériens de bien le soupeser. Tout va sans dire. L’Elysée soutient ouvertement une autocratie qui tourne au vaudeville, engluée aujourd’hui dans d’insolubles problèmes financiers, mais une autocratie à l’échine souple et à la main généreuse, avec laquelle le volume des contrats a été multiplié par cinq. Alors, pas question de retourner à l’Algérie de Zéroual, ce général bourru qui n’avait jamais mis les pieds en France et qui avait refusé de serrer la main de Chirac.
Du reste, c’est la même technique de l’épouvantail, la menace d’un jugement international pour les généraux algériens, qui fut mise en œuvre pour permettre à Bouteflika de prendre le pouvoir et en finir avec le régime de Zéroual. Le subterfuge était tout simple : puisque c’est l’armée qui détient le vrai pouvoir dans ce pays, alors il faut agir sur elle. L’idée consistait alors à créer le malaise au sein de la hiérarchie militaire de sorte à obtenir son départ de la scène politique. C’était l’époque sanglante des carnages de populations civiles qui, tous, eurent lieu (coïncidence ?) juste après l’adoption de la nouvelle Constitution de 1996.
S’enclencha alors une impressionnante campagne politico-médiatique qui cibla l’armée algérienne. Il se profilait un jugement international de quelques chefs militaires. Eux qui furent si longtemps les maîtres des lieux, ne devenaient plus que de communs justiciables devant un ordre supérieur, basé un peu partout, à La Haye, Washington, Paris ou Londres C’est toujours le chantage du jugement international qui bouleverse la stratégie militaire et agit sur l’architecture politique nationale.
En septembre 1998, l’armée, embarrassée par le fameux panel de l’ONU, la commission Soulier, la troïka et toutes ces ONG qui l’incriminaient annonce qu’elle se retirait de la politique et qu’elle allait accélérer le retrait dans les casernes. Liamine Zéroual est poussé à la démission et l’on fabriqua de toutes pièces le fameux « transfert du pouvoir aux civils ». On l’aida à avoir une envergure gaullienne et on le crédita de la louable intention de mener des réformes et une « normalisation démocratique et économique » de l’Algérie. C’était l’époque où Mme. Toumi, alors ministre de la Communication, affirmait au journal El País que le combat du président Bouteflika contre « les forces conservatrices et corrompues » s’inspirait de « celui qu’a mené l’Espagne pour se libérer de la dictature ». Suivez son regard. Le général Lamari, pour les Espagnols qui l’ignorent, c’est un peu Franco et Franco, pour les Algériens qui ne le connaissent pas, c’est un peu le général Nezzar avec le béret. On inventera bien une autre Guernica pour le général Toufik et c’est bien le diable si on ne finit pas par trouver du sang franquiste dans les mains de nos soldats.
Il y a toujours une affaire Tibéhirine qui traîne quelque part… Bouteflika ne l’a jamais oublié. Ses quinze années à la tête du pays auront été quinze années de chantage permanent au jugement international, redoutable procédé pour mettre hors d’état de nuire la hiérarchie militaire. Même s’il serait inexact de réduire la politique algérienne à ce procédé, il est incontestable que le recours à l’épouvantail de La Haye fut constant, de l’interpellation du général Nezzar en Suisse à l’affaire du diplomate Hasseni, en passant par l’enquête onusienne sur l’attentat du 11 décembre ou l’assassinat des moines de Tibhirine.
Aujourd’hui, 17 ans on sait où a conduit le « combat de Bouteflika inspiré de celui de l’Espagne contre la dictature » : les « forces conservatrices et corrompues » sont dans le cœur du pouvoir, les généraux de la lutte antiterroriste en prison, Mme Taubira lance des avertissements à ceux qui ne sont pas encore incarcérés et Mme. Toumi, réduite à signer des pétitions pour se faire recevoir à la présidence de la République, se demande comment on en est arrivé là.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

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