Maquis en 1963, colonel Chaâbani, création du RCD et le début de la rupture : Me Miloud Brahimi raconte ses souvenirs avec Hocine Aït Ahmed

Tsa; le Mardi 29 Decembre 2015
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Avocat et militant des droits de l’Homme, Me Miloud Brahimi nous livre ses souvenirs avec Hocine Aït Ahmed. Dans ce témoignage, il revient sur son premier contact avec le militant infatigable de la démocratie en Algérie, sa rencontre avec lui en Kabylie, puis à Lausanne en Suisse.
« Mon premier contact était particulier. Fin 1956, j’étais lycéen à Nice. Après le détournement de l’avion qui transportait les cinq chefs historiques de la Révolution, Nice Matin avait fait un article sur ces personnages. J’en ai retenu que le plus cultivé, celui qui parle plusieurs langues et le plus jeune parmi eux était Hocine Aït Ahmed. J’ai pris ma plus belle plume et je lui ai envoyé une lettre à la prison où il se trouvait, pour dire mon admiration. Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une réponse très affectueuse. Une formule m’avait marquée pendant très longtemps :  »toutes les réputations sont surfaites », m’avait-il écrit. Dans l’enveloppe, il y avait un billet de banque, l’équivalent de 50 euros à l’époque, une véritable fortune pour le lycéen fauché que j’étais ».
« Un deuxième contact devait avoir lieu en 1963 quand il avait créé le FFS et un maquis en Kabylie. J’étais à l’époque sous-directeur de la presse au ministère de l’Information et membre de fait du cabinet du ministre Mouloud Belahouane. Le pouvoir avait décidé d’envoyer tous les membres de la presse étrangère à Tizi Ouzou pour constater que la situation était calme et maîtrisée. Le ministre décide de m’envoyer avec les journalistes. Je lui avais demandé de me dispenser de cette « corvée » en lui expliquant mon rapport particulier à Aït Ahmed. Le ministre avait accepté et avait désigné quelqu’un d’autre ».
Sa rencontre avec Aït Ahmed à Mekla en Kabylie
« Quelques mois plus tard, les choses changent radicalement. J’étais devenu le représentant de l’opposition animée à l’époque par le commandant Moussa Hassani (premier ministre qui avait démissionné du gouvernement Ben Bella et qui s’était mis en opposition contre lui). Fin 1963 et début 1964, on avait pris attache avec le colonel Chaâbani. J’étais chargé d’aller voir Boudiaf pour lui demander de travailler ensemble. Il avait immédiatement accepté. Moussa Ben Ahmed (commandant Moussa) était également enthousiaste. Il nous restait qu’à contacter Aït Ahmed qui était au maquis. Il était très difficile d’arriver à lui mais un ami commun membre du FFS, Meziane Ghozali, m’avait aidé et la rencontre a eu lieu au printemps 1964 dans la région de Mekla vers 21 heures.
Dans son uniforme impeccable, Hocine Aït Ahmed s’était montré particulièrement chaleureux et réceptif. Il avait exprimé son accord pour faire partie d’un large mouvement d’opposition, le CNDR (Conseil national de la révolution) dont l’existence fut très éphémère. Il me parlera plus tard de Ali Mecili qui se trouvait sur le lieu de la rencontre mais qui ne voulait pas me voir. Il était à l’époque officier de la sécurité militaire et il lui avait dit qu’on se connaissait du lycée et qu’il ne voulait pas que je sache qu’il était avec Aït Ahmed. Lorsque j’ai rendu compte au commandant Si Moussa Hassani, il a décidé d’appeler le colonel Chaâbani pour lui annoncer la bonne nouvelle ».
Le colonel Chaâbani exécuté et Aït Ahmed en prison avant de regagner la Suisse
Mais « Contre toute attente, le colonel Chaâbani que je voyais à cette occasion pour la première et dernière fois nous avait dit : nous venons de signer l’échec de notre mouvement avec le ralliement de Boudiaf et de Aït Ahmed. Je lui avais répondu en rappelant qu’il s’agit tout de même de figures historiques.  »C’est parce que ce sont des responsables historiques, qu’ils vont nous ramener toutes leurs histoires et nous passerons notre temps à gérer ces histoires au lieu de gérer le mouvement », avait-il estimé. La vérité est qu’il n’était pas loin de la réalité.
L’entente entre Boudiaf et Aït Ahmed n’allait pas de soi et nous l’avions expérimenté dans la composition du CNDR sur laquelle ils n’étaient pas d’accord. Vous savez ce qu’il est advenu de ce mouvement. Le colonel Chaâbani a été arrêté rapidement, condamné à mort puis exécuté. J’avais eu le temps de rejoindre la Suisse en juillet 1964. Quant à Hocine Aït Ahmed, il a été arrêté et condamné à mort avant de s’évader de prison pour rejoindre la Suisse et plus exactement Lausanne, la même ville où j’étais étudiant. Je me suis retrouvé chez un camarade qui habitait à Pully (la banlieue de Lausanne) un matin de l’automne 1966 je vois un homme à travers la vitre de la fenêtre qui donnait sur un grand parc ».
Leurs retrouvailles à Lausanne
« Cet homme qui jouait avec ses enfants avec des boules de neige n’était autre que Hocine Aït Ahmed. Je suis descendu à sa rencontre. Je me souviens lui avoir lancé une boule de neige. Je ne sais pas s’il avait apprécié cette familiarité. En fait, dans ma naïveté, je n’avais pas pensé une seconde, vu sa situation et les précautions légitimes qu’il prenait contre le pouvoir, qu’il aurait pu croire à une agression, voire un attentat. C’était en tout cas, le début d’une grande et chaleureuse relation personnelle. Sur un plan moins personnel, après les événements d’octobre 1988, je me rappelle qu’il m’avait présenté à Lausanne le Dr Saïd Sadi en m’en disant le plus grand bien.
Saïd Sadi allait créer par la suite le RCD. Et pour toute sorte de raisons, je me suis retrouvé beaucoup plus proche du RCD que du FFS. J’étais encore très lié à Aït Ahmed quand j’ai tenté une conciliation entre lui et Saïd Sadi à l’initiative de Meziane Ghozali qui avait quitté le FFS et qui s’était rapproché du RCD. À ce titre, j’avais rencontré Hocine Aït Ahmed à Paris et j’ai tenté de le convaincre. On avait aussi croisé fortuitement Rachid Mimouni qui avait totalement adhéré à mes efforts. Malheureusement Hocine Aït Ahmed n’avait rien voulu entendre et la suite est connue de tous ».
Création du RCD et début de la rupture
« La goutte d’eau qui a fait déborder le vase était liée à son retour en Algérie en décembre 1989. Il allait de soi que j’allais l’attendre et l’accueillir à l’aéroport. Sauf que Aït Ahmed change de date et rentre le jour de l’ouverture du Congrès constitutif du RCD. Là aussi, j’avais tenté de le convaincre de ne pas rentrer à cette date. Sans succès. J’ai choisi d’assister au congrès. Chose qu’il ne m’a jamais pardonné. Ce fut le début d’une rupture que je n’ai pas voulue et qu’il a lui-même décidé.
On s’était croisé par la suite, deux ou trois fois à Lausanne mais sans s’adresser la parole. Nos engagements sur le plan interne étaient totalement opposés. J’étais alors classé comme un éradicateur, tandis qu’il était partie prenante au contrat de Rome durant la décennie rouge. C’est tout dire. Au moment où il nous quitte, je garde de lui le souvenir d’un homme plus ambitieux pour ses idées que pour sa personne. Chose qu’il a amplement prouvé en gardant ses distances à l’égard d’une participation au pouvoir, y compris au plus haut niveau. Tout le monde sait qu’il avait décliné les offres de Khaled Nezzar pour intégrer le futur HCE qui sera présidé par Boudiaf à la suite de l’interruption du processus électoral ».

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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