Mon témoignage sur Nezzar et Chadli

Tsa; le Mercredi 13 Janvier 2016
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Il n’est décidément pas plus bavard que la Grande muette quand elle s’y met. Nos généraux racontent le passé avec volubilité. L’ennui, c’est que leur mémoire est aussi aléatoire que celle de ces politiciens qui s’amusent à résumer un siècle de luttes algériennes à un épisode des « Feux de l’amour ».
Le combat singulier du peuple algérien ne se réduit pas à ses intrigants, ses héros, ses traîtres et ses chevaliers intrépides. Il ne suffit pas de proclamer, haut et fort, dans un micro, que tel est un traître et tel autre un inoubliable Robin des bois, pour aussitôt graver l’histoire nationale. Telle semble pourtant fonctionner la mémoire de certains généraux algériens : dans la confusion, l’omission historique, parfois dans la frivolité si ce n’est dans la vanité. Elle n’évoque pas la complexe histoire de notre peuple avec l’humilité de l’explorateur ; elle la décrète avec la suffisance des matamores.
Ainsi va-t-il pour le général Khaled Nezzar, qui se délecte d’être au centre de toutes les controverses, les petites comme les grandes, et dont il faut reconnaître qu’il ne craint ni l’embarras du désaveu ni le désagrément des mémoires courtes. En politique, cela est, paraît-il, une qualité.
Depuis Coluche, on sait que le plus dur pour les hommes politiques, c’est d’avoir la mémoire qu’il faut pour se souvenir de ce qu’il ne faut pas dire. Le général Nezzar n’en a cure. Il parle de Chadli, d’Aït Ahmed, du 5 octobre avec une superbe et une autorité qu’il n’a pourtant plus. Les témoignages de Khaled Nezzar sont frappés de suspicion, voire de nullité depuis ce jour de mai 2004 où il a choisi entre le prestige du combattant et le confort du mandarin.
Pour s’épargner les foudres du président Bouteflika qui venait d’être réélu et dont il venait, quelques mois plus tôt, de dresser un portrait peu glorieux dans son pamphlet « Bouteflika, un homme, un bilan », notre général-major tout puissant s’est lamentablement désavoué sur la chaîne Al Jazeera, affirmant, avec aplomb, n’avoir jamais critiqué le chef de l’État, ni encore moins contesté son passé de moudjahid.
Sa réponse sonne encore à mes oreilles : « Que pouvais-je savoir du passé de moudjahid de Si Bouteflika pour prétendre écrire qu’il fut un faux maquisard ? » C’est pourtant bien dans son livre qu’on lit cette diatribe sans nuance à propos du chef de l’État : « Est-il venu au pouvoir sur des exploits de foudre de guerre ? Où est donc son apport à la Révolution lorsque son nom n’est lié qu’à la sape, au complot et au coup d’État ? » Ou cette autre charge non moins virulente : « Le grade de capitaine de l’ALN qu’a arboré Bouteflika n’a pas été en rapport avec un commandement opérationnel, comme cela se pratique dans les autres Wilayas combattantes. L’apport personnel d’Abdelaziz Bouteflika, inconsistant en termes de présence effective au corps et de sacrifices personnels, deviendra à grands renforts de grades octroyés, le parcours d’un grand combattant ».
En refusant d’assumer ses écrits, l’ancien chef de l’état-major de l’ANP, ancien ministre de la Défense et prestigieux membre du Haut conseil de l’État, venait de se faire hara-kiri et, pire, de désespérer ceux qui avaient cru à son combat. On ne prend pas les rennes d’une cause pour l’abandonner au premier écueil qui se dresse sur le chemin. Cet instant de servitude sur AlJazeera effaçait cinquante ans de prestige. Le général rejoignait, dans le temple insignifiant des repentis, des hommes sans panache tels Belaïd Abdesselam, autre auteur d’un brûlot contre Bouteflika, et qui opta, lui aussi, pour la repentance.
S’il est quelque peu vrai qu’en politique, « rien n’est plus admirable que d’avoir la mémoire courte », pour paraphraser John Kenneth Galbraith, il est néanmoins risqué de prendre le silence d’une société bâillonnée pour de l’amnésie. « Les peuples qui n’ont plus de voix n’en ont pas moins de la mémoire », nous rappelle Benjamin Constant et notre général aurait été bien inspiré de ne jamais l’oublier.
L’inadvertance est un défaut de civil. Un militaire, lui, est censé ne jamais se trouver, par mégarde, au milieu d’un champ de bataille qui n’est pas le sien. On laisse toujours un peu de sa réputation à battre en retraite. Aussi cette prétention à vouloir parler en tant que « décideur » me semble-t-elle déplacée. Rien, dans la désespérante impasse d’aujourd’hui, n’autorise Nezzar à user de ce ton péremptoire en évoquant Aït Ahmed ou Chadli Bendjedid.
Tout, au contraire, l’invite à la retenue, à commencer par le bilan catastrophique de l’homme que la caste militaire a érigé en chef d’État en 1999, envers et contre l’intérêt national et qui a fini par terrasser l’Algérie puis ses parrains.
Quand on a réussi la performance d’arracher le pouvoir à Zéroual pour, en définitive, le mettre entre les mains d’une mafia invisible qui se livre impunément à la rapine et engeôle les officiers honorables, on a forcément un peu de ce déshonneur dans les mains et cela, cette part de responsabilité historique dans l’abaissement d’une nation, hier libérée par Ben M’hidi, aujourd’hui garrottée par des truands, rien que cela, vous interdit, mon général, d’évoquer l’épisode Chadli avec une ironie qui est, désormais, au-dessus de vos moyens.
Vous auriez dû rester l’homme indigné qui m’avait remis, un soir de septembre 1998, ce communiqué sur la « marionnette qui roulait dans le burnous de Boumediene ». C’eut été conforme à l’espérance des Algériens et à la gravité de la situation d’alors. Vous avez choisi une autre voie. Pour avoir longuement parlé avec l’ancien président Chadli, et sans doute parce que les morts ont toujours tort s’il n’y a personne pour les défendre, je me sens redevable d’une vérité à dire aujourd’hui et tout de suite.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Benchicou

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