Mustapha Mekideche : « Nous nous apprêtons à vivre une situation que nous avons déjà vécue lors de la crise de 1986 »

Tsa; le Samedi 23 Janvier 2016
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Économiste et expert international, Mustapha Mekideche évoque dans cet entretien les effets de la crise économique sur l’Algérie, les coûts de production de pétrole et la crise de 1986.
Quand est-ce qu’on commencera à ressentir les premiers effets de la crise ?
Je pense que les effets de la crise, qui a commencé en juin 2014, se sont fait ressentir dès 2015. L’Algérie a enregistré une chute de ses recettes pétrolières, une aggravation du déficit budgétaire et celui de la balance commerciale. Elle a également enregistré des effets indirects dont un recours plus important aux réserves de changes et au Fonds de régulation des recettes (FRR) pour rééquilibrer notre balance des paiements. Nous assistons aussi à une hausse du chômage. Pour le moment, le déficit budgétaire est couvert par le Fonds de régulation des recettes (FRR). Cela ne sera pas possible, du moins en totalité, pour l’exercice budgétaire de 2017 et ceux à venir.
Comment ces effets se traduiront-ils en 2016 ?
En 2016, les effets seront ressentis de façon plus directe par les agents économiques et les ménages. Ce sont les effets de la Loi e finances 2016 dont les augmentations des prix de l’énergie. Les entreprises vont ressentir ces effets sur leurs comptes d’exploitation. Les ménages vont les ressentir sur leurs revenus et pouvoir d’achat. Les collectivités locales verront leurs ressources financières probablement baisser du fait de la diminution de la TAP au profit des entreprises. Enfin, un ralentissement aura lieu sur le plan des investissements publics.
De nombreux observateurs doutent que le gouvernement algérien ait pris la pleine mesure de l’ampleur du problème auquel il est confronté, selon une responsable du FMI. Qu’en pensez-vous ?
Je l’avais dit à plusieurs reprises notamment sur votre journal en ligne. Mais je pense qu’il y a aujourd’hui une prise de conscience réelle concernant l’ampleur et la durée de cette crise. Ce n’était pas le cas de juin 2014 à juin 2015. Une année durant laquelle la crise avait été sous-estimée. On pensait pouvoir acheter du temps. C’est-à-dire qu’on pensait que la disponibilité du Fonds de régulation des recettes et le volume de nos réserves de change allaient permettre au pays de tenir face à la crise. C’est ce qu’on a appelé la capacité de résilience. Sauf que cette résilience a une durée de vie limitée. Surtout si nous prenons en compte les dernières manifestations au sein du marché mondial qui a ont amené le baril à moins de 30 dollars.
Le prix du pétrole est remonté aujourd’hui au-dessus des 30 dollars…
D’abord, il y a eu l’anticipation faite essentiellement par les spéculateurs qui ont profité de la nouvelle du retour plus rapide que prévu de l’Iran. On pensait que la levée des sanctions allait s’opérer à la fin du premier semestre, elle s’est opérée dès le début de l’année. 500 000 barils supplémentaires seront mis sur un marché dont l’offre est déjà excédentaire et induiront une nouvelle baisse des prix puisqu’il n’y a pas de reprises notamment en Chine. Ce niveau de 30 dollars ne reflète pas la réalité des fondamentaux (offre et demande) du marché des hydrocarbures. Donc il sera amené à augmenter probablement au cours de l’année 2016 et reprendre son niveau initial de 40 dollars y compris avec le retour de l’Iran. Pour le reste, il va falloir attendre.
Selon un journal britannique, un baril vide coûte désormais plus cher que le pétrole. Est-ce qu’on vend désormais le pétrole à perte ?
Il s’agit d’une métaphore exagérée. Mais pour la première fois depuis la création du Fonds de régulation des recettes (FRR) qu’on se retrouve avec un baril dont le prix est au-dessous du prix de référence fixé à 37 dollars dans la Loi de finances. Un nouveau problème se pose. Celui du différentiel entre le coût de production du baril de pétrole et le prix de vente. En Algérie, on le produit en moyenne à 17 dollars. Avec un prix du baril à moins de 30 dollars, la rente devient très faible. On se retrouvera dans une situation où il pourrait être envisagé de fermer certains gisements et où le plan d’investissements de la Sonatrach surtout dans la partie aval (pétrochimique) sera appelé à être révisé. Il faut savoir que les grandes compagnies internationales ont déjà diminué de 20% leurs investissements en 2015 dans la branche des hydrocarbures.
Est-ce qu’on a pris les mesures et des réformes à la hauteur de la crise ?
Pour l’instant, nous avons une annonce de réformes structurelles. La volonté de revoir les subventions pour cibler ou diminuer le gaspillage existe. Mais cela reste un début qui doit être confirmé au courant de l’année. Cela étant dit, la Loi de finances 2016 a été validée dans des conditions difficiles où l’explication n’a pas été suffisamment donnée et où de faux débats sur la question ont eu lieu. La classe politique et les partenaires sociaux n’ont pas encore construit des consensus autour des réformes à faire. En fait, il va y avoir des sacrifices qui doivent être répartis équitablement. On a pris un certain nombre de dispositions d’accompagnement et de soutien pour les entreprises. Celles-ci doivent renvoyer l’ascenseur en réalisant les investissements promis, en créant des emplois et en participant à la prise en charge en devise d’une partie de leurs charges d’exploitation par des exportations ciblées.
Des manifestations contre la cherté de la vie et contre la Loi de finances 2016 ont eu lieu ces derniers jours. Est-ce que ces effets pourront être supportés notamment par les ménages ?
Les marges de manœuvre sont étroites. C’est-à-dire que la politique de soutien, que ce soit pour les ménages ou pour les entreprises, est appelée à être réévaluée de sorte à être rationalisée en fonction des effets et des résultats. Nous nous apprêtons à vivre une situation que nous avons déjà vécue lors de la crise de 1986. C’est un coût qu’on va devoir supporter. La vraie question est de savoir si la contrepartie de ces coûts sera la mise en place efficace et réussie de réformes structurelles qui vont porter l’économie vers un nouveau modèle de croissance et de diversification et une moindre dépendance vis-à-vis des hydrocarbures.
Le patron de BP a également comparé la crise actuelle à celle de 1986…
J’ai moi aussi vécu en direct cette crise puisque j’étais membre de la délégation officielle algérienne qui avait participé à la conférence ministérielle de la dernière chance de l’Opep à Genève en juin 1986. Nous avons rencontré à l’époque Zaki Yamani qui était ministre saoudien en charge du pétrole pour le convaincre de diminuer son offre Opep sur le marché pétrolier mais il n’a pas accepté à cause du conflit avec l’Iran. Donc effectivement, je pense qu’il y a des éléments de similitudes. Le premier est lié aux prix du baril qui étaient autour de 30 dollars et qui ont baissé à moins de 10 dollars en quelques mois (en 1986).  Le second élément est la durée de cette crise qui est de cycle long. Actuellement, on n’est plus dans ce qu’on a connu en 2008 et 2009 quand les prix ont diminué avant de reprendre leurs niveaux au bout de six mois. Le troisième élément est relatif aux acteurs. Ce sont les acteurs qui ont déclenché la crise de 1986 qui ont initié la crise que nous vivons aujourd’hui. Il s’agit de l’Arabie Saoudite essentiellement.
Quel a été l’impact de cette crise sur l’Algérie ?
Le plus important sur le plan politique et social a été la rupture brutale d’octobre 1988. Ces émeutes ont eu lieu après une baisse drastique de nos moyens financiers, des pénuries et la rupture du pacte social dont ont souffert à la fois les entreprises et les salariés. Par la suite, on a été obligé d’aller vers un plan d’ajustement structurel douloureux entre 1994 et 1998. Durant ces années, on a perdu des dizaines de milliers d’emplois, des milliers d’entreprises publiques et privées ont disparu. Cela a été un terreau pour le développement du terrorisme.
Est-ce qu’on risque de se retrouver dans la même situation que vous décrivez ?
Non. L’Algérie a mis en place un certain nombre d’amortisseurs qui nous ont donné une certaine capacité de résilience. Il s’agit du Fonds de régulation des recettes et des réserves de changes. Ce que le Venezuela par exemple et d’autres pays exportateurs africains n’ont pas mis en place. Aujourd’hui, ils ressentent la crise beaucoup plus que nous. Cela dit, il ne faut pas oublier que cette capacité de résilience est une énergie qui se dissipe au fur et à mesure que le temps s’écoule. Il va falloir allumer rapidement d’autres moteurs de croissance par le biais d’un développement de notre entreprenariat, d’une lutte efficace contre la bureaucratie et le captage de rente. C’est ce que j’entends par réformes structurelles. C’est une affaire à suivre de très près.

Categorie(s): Entretiens

Auteur(s): Hadjer Guenanfa

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