Récit. Angoisse et attente aux urgences de Mustapha Pacha

Tsa; le Dimanche 17 Janvier 2016
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Des hurlements de patients dans les couloirs, du sang un peu partout, des chaises rouillées, un froid glacial… Aux urgences de l’hôpital Mustapha Bacha, l’ambiance est épouvantable. L’établissement de santé le plus grand du pays, est le seul à Alger à disposer de tous les services médicaux. Ainsi, il reçoit quotidiennement des patients de tout le pays, un afflux important difficile à gérer… J’ai fait l’expérience des urgences de Mustapha Pacha. Un récit personnel mais dans lequel beaucoup d’Algériens se reconnaîtront.
Se battre avec les autres patients
J’ai une urgence médicale. C’est un vendredi. Il n’y a pas beaucoup de monde dans le service. Pourtant la prise en charge totale prendra presque quatre heures. Lorsque j’arrive on me demande de passer par la salle 2 pour un premier diagnostic. Or, pour passer la première salle d’auscultation il faut savoir se battre. Une file désordonnée de patients se dresse devant la porte de la salle 2. Si l’on veut accéder au service adéquat, le passage y est obligatoire. On n’y passe pas par ordre d’arrivée ou de gravité de sa situation mais à celui qui criera le plus fort, ou s’imposera devant les autres. Des patients tentent de forcer le passage alors que le médecin s’occupe déjà de quelqu’un. Devant le désordre, un agent de sécurité se décide à gérer l’afflux pour qu’il n’y ait pas de mouvement de panique.
Certaines personnes sont là depuis le matin. On sent vite les médecins dépassés. Certains veulent mettre de la bonne volonté, s’inquiètent sincèrement du traitement du patient. D’autres prennent leur mission avec une nonchalance inquiétante et sont réactifs seulement lorsque leur supérieur vient jeter un coup d’œil à leur travail et les presser. Une fois que j’accède à la salle d’auscultation, ce n’est que le début de vos malheurs. Les patients sont accueillis par deux à trois et se font examiner devant les autres. Aucune intimité n’est permise. Le médecin qui s’occupe de vous, disparaît après vous avoir examiné sans dire un mot. Pour ma part, j’attends 20 minutes dans le froid, tremblante et souffrante avant que mon médecin réapparaisse et m’envoie faire des examens et voir un spécialiste.
Traînées de sang et saletés
Mais avant d’être pris en charge par le service adéquat, vous devez passer par une multitude de pavillons avec très peu d’indications. « Allez-y et demandez sur place quelqu’un vous renseignera », me lance-t-on mystérieusement.
Nouvelle étape donc avant de voir un spécialiste, la prise de sang. Le personnel vous accueille bien. Il est rassurant, mais la salle est effrayante. À votre arrivée, il n’y a plus de seringues. L’infirmier s’en va 10 minutes avant de trouver de quoi vous prendre le sang. On vous fait asseoir sur des sièges qui semblent n’avoir jamais été nettoyés depuis leur installation : crasse, sang dégoulinant de haut en bas qui a séché depuis plusieurs jours. Vous craignez la suite.
Après trois heures d’attente de médecins, de résultats, enfin je peux voir un spécialiste. Il m’ausculte rapidement, me prescrit une injection pour calmer mes douleurs. Je passe dans une autre pièce toujours aussi sale. L’infirmière me demande de m’allonger sur une table qui a l’air mouillée. Je dois poser ma tête sur une sorte de serviette où se trouvent de grosses taches de sang frais, des cheveux et autres liquides difficilement identifiables. Vous n’avez pas le choix, vous vous allongez sinon vous subissez ses réprimandes.
Après cet épisode, son premier réflexe n’est toujours pas de me rassurer, mais de me faire la morale. Semi-inconsciente, je ne me rends pas compte que mon pull tombe légèrement et laisse entrevoir un bout de mon épaule et de mon bras. Le médecin chargé de s’occuper de moi me lance alors « couvrez-vous ». Je ne comprends pas tout de suite. Vient alors l’infirmière qui à son tour dit : « couvrez-vous », avant de remettre mon pull en place de manière violente. « Il faut se couvrir, ça ne se fait pas de se dénuder devant un médecin homme », me conseille-t-elle comme si elle m’avait évitée la honte de ma vie. Mais l’humiliation ne s’arrête pas là ! Lorsque l’on commence à me prodiguer les soins, je subis de fortes douleurs, mais je sens clairement l’agacement de mes soigneurs. « Pourquoi tu as mal ? Arrête, ça n’est pas douloureux, si tu as mal pour ça c’est grave », me lance un médecin. Au lieu de me prévenir que mon traitement m’imposera de brèves souffrances et que je ne dois pas paniquer.
Malheureusement le manque de considération de certains membres du personnel médical vous fait rapidement oublier ceux qui ont pris soin de vous et ont tenté de vous rassurer. Il semble évident que le manque de moyens mis à leur disposition, l’afflux de patients venant de tout le pays ne facilite pas le travail des médecins, infirmiers, aides-soignants.
Mon expérience n’est vraiment pas unique, mais il faut penser aux malades dont la situation est grave, aux patients réguliers qui doivent subir quotidiennement, le manque de considération ou ne serait-ce que cet établissement qui a l’air vétuste, sale et peu rassurant. Parmi les 381,9 milliards de dinars de budget octroyés au secteur de la santé en 2015, il devait certainement manquer quelques dinars pour ne serait-ce que nettoyer un environnement censé être stérile…

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Amina Boumazza

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